18/05/2005

Chapitre 7 (3/3)

Guillaume Cullier n'avait jamais respecté une routine particulière si ce n'était celle que lui imposaient ses fonctions. Et là encore, le doute était permis : chaque jour différait de son précédent, apportant son contingent de nouvelles auxquelles il fallait réagir asap en bousculant souvent la confortabilité fonctionnariale dont d'aucuns auréolaient la magistrature. Le Juge, n'ayant aucune contrainte conjugale, était entièrement disponible pour son travail et calibrait ainsi sa vie et son horaire en fonctions des affaires en cours.

Guillaume Cullier avait 33 ans – l'âge du Christ, soulignait sa mère – et descendait en droite ligne d'un aide de camp de Napoléon, si l'on en croyait la légende familiale entourant Auguste-Désiré Laplante, 6 fois arrière grand-père de Mme Cullier mère. Le vénérable aïeul, quoique dûment enterré et décomposé depuis fort longtemps en cette chère terre de France, alimentait encore régulièrement les griefs que Thérèse Cullier, née Laplante, entretenait à l'encontre des conquêtes féminines de son fils, suite à une anecdote qui eut pu être pathétique sans le sel qu'en avait retiré le juge, alors encore étudiant en fac de Droit. Pour la première fois de sa vie, l'arrogante Thérèse avait eu le bec cloué par une péronelle philosophe de 19 ans qui, excédée par le verbiage de sa potentielle marâtre, avait déclaré avec force que si Napoléon avait eu autant d'aides de camp que ceux revendiqués, la butte de Waterloo n'arborerait pas le lion anglais mais un charmant gallinacée tricolore. Thérèse ne s'en était pas encore remise, près de 15 ans plus tard, et accueillait toujours avec autant de froideur les rares compagnes que lui présentait son fils. Au moins avait-elle avait définitivement cessé de vanter les mérites d'Auguste-Désiré au premier contact.

Guillaume Cullier, donc, ne suivait aucune routine inébranlable. En apparence.

Car, depuis quelques temps, à peu près six mois, était apparu ce qu'il appelait « le rite du vendredi soir ». Rite A les semaines paires, rite B les impaires. La faute à Leah. Ou plutôt aux enfants de Leah.

Il l'avait rencontrée un peu plus d'un an auparavant, à l'occasion d'un événement mondain. Leah, de son vrai nom Florence Genet, « escortait » avec beaucoup de grâce un quinquagénaire au physique quelconque mais au portefeuille suffisamment garni pour s'accorder les faveurs sociales de la jeune femme.

Elle avait harponné le magistrat près du buffet, l'avait séduit sur la terrasse et s'était enfuie au bras du barbon avant même que Cullier eut réalisé être sous le charme de la belle.

Deux semaines plus tard, il la rencontrait « par hasard » près du Tribunal. Il l'invita à déjeuner. Elle, à dîner. Ils zappèrent le pousse-café.

Le Juge arriva en retard au boulot le jour suivant.

Florence/Leah était accompagnatrice de charme. Escort-girl, en politically correct. Pratiquait des tarifs prohibitifs, filtrait les clients, se déplaçait au besoin et refusait certains services. Une âpre femme d'affaires de 29 ans à l'entreprise florissante et au bilan annuel constant : un maximum de bénéfices pour un minimum de frais. Une fiduciaire se chargeait de la comptabilité.

Florence/Leah avait deux enfants, ce que le magistrat n'apprit qu'après plus de trois mois d'ébats réguliers...et gratuits. Deux garçons, neuf et sept ans : Hugo et Gianni. Le premier issu d'un amour universitaire malheureux, le second d'un amour professionnel malheureux. N'en avait pas dit plus.

Florence/Leah ne disposait d'aucun diplôme particulier, excepté un bac ES. Avait tout appris sur le terrain : dans les réunions, les séminaires, les voyages particuliers, les soirées mondaines. Avait pris note de tout, patiemment, et mis d'application les conseils prodigués aux autres. Avait ainsi fait fructifier ses honoraires et s'était accordé suffisamment de temps libre entre ses différentes obligations pour parfaire son instruction.

Elle n'avait plus que quelques clients réguliers....et Guillaume Cullier. Un Cullier qui profitait gratis des faveurs de la belle de jour et à qui il avait fallu près de huit mois pour admettre sa liaison avec une prostituée de luxe.

Ce vendredi 11 mars était un vendredi de rite B. Les enfants de Leah passaient le week-end chez leurs grands-parents et la jeune femme descendait sur Chalons. Le magistrat irait la chercher à la gare, au train de 20h, pour l'emmener directement rue Léon Bourgeois manger une brochette de noix de saint-jacques dans le décor rétro des « Années Folles ». Ensuite, suivant l'engrenage bien huilé, ils quitteraient les lieux et gagneraient immédiatement le duplex du Juge.

Le rite A était pour la semaine prochaine, quand Cullier monterait sur Paris...

Pour l'instant, il n'était que 18h et Cullier méditait dans son cabinet. Il avait eu le commissaire de Crémincourt au téléphone plus tôt dans la journée et la conversation avait été éprouvante pour les nerfs du Juge : Aubry Waals n'était pas du genre à accepter facilement la défaite.

Cullier sentait le malaise aller crescendo tandis qu'il réalisait que l'échéance approchait. Il avait tenté de retarder ce moment au maximum.

Enfin, il laissa échapper un soupir et saisit le téléphone qui reposait sur le bureau. Composa rapidement un numéro. L'attente parut durer une éternité avant qu'une voix impersonnelle ne réponde. Une autre éternité de transfert avant d'obtenir son interlocuteur, celui qu'on lui avait assigné. Et une dernière à laisser parler celui-ci.

- Oui, monsieur, rétorqua-t-il enfin avec l'insupportable impression de s'être souillé, je lui ai ordonné de rentrer. L'affaire va être classée, Monsieur


23:45 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Hello! Zabel est de retour.Bonjour Zabel.En forme?Je présume qu'Aubry a raté l'ascenseur.
Achète Bublé en DVD c'est plus facile.De quoi je me mêle?Pour mon anonymat c'est
foutu!Au boulot ma vieille il faut avancer.Bonne nuit, bonjour.Allez pas de pudeur
je te bise.

Écrit par : duke | 20/05/2005

Sans A première vue, et à la deuxième idem,pas affolant tout ça. Attention aux jeux de
roles!
Maladie finie?Passe une bonne semaine.
Amicalement

Écrit par : duke | 24/05/2005

Les commentaires sont fermés.