05/05/2005

Chapitre 7

Je suis rentré au bureau vers 15h30 pour reprendre mes affaires, Zapatejo m’ayant laissé le reste de la journée pour me remettre de mes émotions.

Je ne sais pas pourquoi j’ai repris les copies, je ne sais même pas pourquoi j’avais fait ces copies. Une de l’enveloppe, un recto-verso du bristol et une de la photo, le tout en double tirage échelle normale et agrandissement à 150%; huit photocopies au total dont deux en couleur, faites dans un état de semi-inconscience, très certainement.

J’ai tourné et retourné ces quelques copies, quoiqu’en prenant bien garde de ne pas trop manipuler les photos, tout au long du trajet entre Ciudad Lineal et Chueca.

C’est comique mais pendant toute ma vie j’ai espéré qu’il arrive quelque chose, n’importe quoi, qui me mette en valeur d’une manière ou d’une autre: être témoin d’un accident mortel dont j’arriverais à sauver l’un des protagonistes, identifier un dangereux criminel rien qu’à son portrait sur un quelconque site Internet, gagner au bonoloto, être interviewé…bref, être un héros ou que sais-je mais profiter de ce fameux quart d’heure de gloire promis par Andy Warhol, fut-il bêtement personnel. Or, voilà que je me le prenais en pleine face et tout ce que je désirais, c’était qu’il ne soit jamais venu.


En émergeant sur la Plaza de Chueca, j’ai eu l’impression que les gens ne voyaient plus que moi, qu’ils déchiffraient sur mon visage les images que j’avais vues plus tôt dans la journée, et ils me stressaient encore plus que l’imbécile de flic qu’on m’avait envoyé. Ah, il m’avait vachement crispé, celui-là. Le mépris et la peur, ok, j'y suis habitué mais cet air profondément anti-gay, ça faisait un bail que je ne l’avais plus vu dans l’attitude de quelqu’un, fut-il raide hétéro. Avant, oui…mais plus depuis pas mal d’années. Au contraire, la gay-attitude, c’est même plutôt vendeur : on fait partie des «attractions touristiques» reprises dans le Trotamundo, on est réputés cool et in et fashion, c’est devenu tendance de compter un couple ou deux de gays dans ses relations…et puis tout le monde sait qu’une fête sans nous, c’est un peu comme la télé sans réalité, c’est moins accrocheur. Bon, ok, j'exagère...mais à peine. Quand on voit tout le tapage qu'on peut faire autour de «nous», c'est dingue ! Demandez à quelqu'un de décrire une femme, un homme et un pédé; vous verrez comme on s'épanche plus sur l'homo.

Un de mes amis m'a dit un jour, d'un air totalement désabusé, que le nouveau millénaire serait celui des gays. Je pense qu'il a raison: on en a fini avec l'adulation féminine et le culte de la virilité-uppercut. Remisées Vivien Leigh, Brigitte Bardot, Romy Schneider et autres Audrey Hepburn; dépassés Humphrey Bogart, Jean Gabin, Clark Gable, Robert Mitchum et consorts; la tendance est aujourd'hui aux «Queer as Folk», «L-word», «In&Out» et couvertures alléchantes du Zero, «notre» journal madrilène avec le père Montero déclarant 'Doy gracias a Dios por ser Gay'...et il n'existe plus aucune série digne de ce nom qui n'ait son homo attitré. Ah, zut, voilà que je recommence ! Je peux devenir une vraie plaie à ce sujet, c'est presque monomaniaque.


En parlant de monomanie, du moment où j'ai ouvert la porte d'entrée de l'appartement et celui où j'ai enfin entendu le pas de Tomas dans les escaliers, je n'ai rien fait d'autre que de me repasser en boucle les souvenirs de la journée. Un peu plus de 3 heures immobile, couché en travers du divan, les yeux suivant la fine craquelure qui courait du milieu de plafond au coin droit de la pièce et le cerveau en ébullition constante.

Je me suis relevé d'un bond quand j'ai entendu le bruit de la clé dans la serrure et la voix de Tomas qui filtrait du hall.

-Jorge ?

-Je suis là, me suis-je empressé de répondre.

Je ne sais pas pourquoi mais je me sentais honteux, sali. Comme coupable. C'était extrêmement désagréable, terriblement malsain également.

- Ca a été, ta journée ? a commencé Tomas en jetant son sac contre les pieds de la table. J'ai essayé de t'appeler au moins une bonne dizaine de fois, sans succès. Des réunions ?

- Pas vraiment.

Le malaise montait crescendo et j'ai essayé de me recomposer un visage sinon joyeux, du moins relativement normal parce que Tom allait m'embrasser.

- Jorge ? Ca va ? Tu tires une de ces têtes ! Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Pas eu une journée modèle, si tu veux savoir.

- Ton boss ?

- J'aurais préféré, ai-je ricané.

Il avait l'air tellement déstabilisé que j'ai craqué : je lui ai tendu les huit feuilles que j'avais prestement cachées sous un magazine quand il était arrivé.

- Tiens, regardes mais je te préviens, c'est pas de l'art.

Tomas a rapidement feuilleté les premières copies avant de s'arrêter sur la première photo, tout aussi estomaqué certainement que moi neuf heures plus tôt.

- Caray ! Mais qu'est-ce que c'est que ça ?

- C'était dans le courrier.

Il s'est passé une bonne minute pendant laquelle aucun de nous deux n'a parlé. Tomas avait l'air complètement fasciné et je sentais qu'il luttait vainement contre l'attraction morbide qu'exerçait la main, ou plutôt l'absence de main, du pauvre gars de la photo.

- Dans le courrier ? A-t-il enfin réussi à articuler.

En même temps, il me tendait les feuilles qu'il avait arrachées de sa vue. Je les ai prises en silence, lui laissant le temps de rassembler ses idées et de reprendre son souffle. Tomas faisait partie de ces personnes qui ne supportent aucune vision de violence, fut-elle fictionnelle, alors bien sûr, ces photos...

- Hmm-mm, dans le courrier. Tu penses bien, dès que j'ai vu ça, j'ai appelé les flics.

Il a hoché la tête, reprenant ses esprits.

- Tu m'étonnes. Qu'est-ce qu'ils ont dit ?

- La première fois ou la deuxième ? Ai-je ironisé avant de me lancer dans le récit d'une journée pour le moins mouvementée.

Tomas ne m'a pas interrompu une seule fois, écoutant mon histoire religieusement et se contentant de quelques Pijo! Et Caray! jetés ça et là aux endroits les plus marquants.

- Le moins qu'on puisse dire, a-t-il commenté quand je me suis tu, c'est que ça va sûrement être un sacré noeud de serpents pour le gars qui sera chargé de l'enquête. T'imagines, pas un seul indice concret...

Pour la première fois de la journée, j'ai esquissé l'ébauche d'un sourire, discrètement dissimulé aux yeux de mon compagnon. Je ne voulais pas risquer de blesser sa susceptibilité alors qu'il marquait tant d'attention à mon aventure mais son approche d'enquêteur amateur m'amusait.

Tomas était une personne à multiples facettes : architecte le jour, peintre de talent dès qu'il lui en prenait l'envie – il avait longtemps hésité entre la vie de bohème et la reconnaissance professionnelle après avoir participé à quelques expositions fructueuses – et touche-à-tout dès qu'il s'agissait d'art, il était également grand consommateur de romans policiers et fan incollable des nouvelles séries et jeux PC starisant la police scientifique alors même qu'il prétextait les excuses les plus bidons pour éviter de regarder les scènes sanglantes.

De fait s'imaginait-il peut-être pouvoir résoudre à lui seul l'énigme que représentait cet envoi, je ne sais pas, mais sa réflexion m'a amusé.

- Bah, de toute façon, ce ne sont pas nos affaires, l'ai-je gentiment modéré. Les flics savent sûrement ce qu'ils ont à faire. De mon côté, je vais jeter ces horreurs, elles n'ont rien à faire ici. Je ne sais même pas pourquoi je les ai prises.

Tom n'a rien dit, il s'est limité à hocher la tête et c'est là que j'ai réalisé qu'il aurait probablement été préférable de ne rien lui dire, et de ne rien lui montrer!

J'ai pris les feuilles et je suis parti dans la cuisine où je les ai enfouies dans la poubelle sous l'amas des restes de la veille.

- Tom ? L'ai-je interpellé du ton le plus badin dont j'étais actuellement capable. Je vais faire à manger. Tu as une préférence ?

Je n'ai pas compris ce qu'il m'a répondu car il venait d'allumer la chaîne hi-fi et les haut-parleurs commençaient à laisser s'échapper le punk californien des Red Hot Chili Peppers. Je n'ai pas insisté.


La soirée s'est passée sans grand événement. On a mangé du poisson en papillotes et regardé le film sur lequel nous étions tombés d'accord : «Undercover Blues». Pour effacer les mauvaises ondes, rien de mieux qu'une bête comédie américaine. En l'occurence, Dennis Quaid et Kathleen Turner en agents de la CIA profitant d'un congé de maternité et sur lesquels s'acharnent, dans l'ordre, une petite frappe auto-surnommée Muerte mais que tout le monde appelle Morty, deux flics soupçonneux et une effrayante Cruella tchèque prête à faire péter la planète. Divertissant à la fois pour les zygomatiques et les neurones.

Je suis allé me coucher assez tôt, dès que le film a été fini, à vrai dire, et je me suis presque aussitôt endormi, pressé certainement de ranger le 10 mars 2005 dans les limbes de mon inconscient. Tomas n'a pas tardé à me rejoindre car j'ai senti le matelas plier sous son poids avant de sombrer définitivement dans le sommeil.


Il était 3h43 très précises quand je me suis réveillé. Je m'en souviens parce que nous avons un réveil à éclairage mural et je vérifie toujours l'heure quand il m'arrive de me relever la nuit. Une façon de comptabiliser le nombre d'heures ou de minutes qu'il me reste avant de devoir entamer une nouvelle journée.

Tomas n'étais pas à côté de moi. La chose en soi n'est pas excessivement rare, mon compagnon profitant de ces moments-là pour laisser s'exprimer sa fièvre créatrice et peindre jusqu'à s'écrouler de fatigue.

Habituellement, je respecte sa solitude et me rendors presque immédiatement mais les dernières heures ayant été particulièrement éprouvantes pour les nerfs, une intuition m'a poussé à aller espionner les activités de Tomas.

De prime abord soulagé quand j'ai vu qu'il peignait, j'ai senti mon sang refluer en examinant plus attentivement le sujet de sa toile. C'était la première fois que je voyais une telle débauche de force et de violence dans les oeuvres de mon ami et ça m'angoissait.

Il a sursauté quand je l'ai appelé.

- Ah, carino ! Je ne voulais pas te réveiller.

- Je me suis réveillé tout seul. C'est, euh, intéressant ce que tu fais, ai-je ajouté en désignant le tableau. C'est quoi, exactement ?

Tomas m'a dévisagé un long moment, hésitant visiblement à me livrer le fond de sa pensée, puis il a dû trouver la tangente car il m'a tourné le dos avant de décrire son cheminement artistique. J'aurais le son mais pas l'image.

- J'ai repensé à cette photo que tu as reçue ce matin, à son message incompréhensible aussi, et je me suis laissé aller à une sorte de peinture automatique. J'ai laissé courir mon pinceau sans essayer de le contrôler. En fait, j'ai peint sans même être conscient de peindre.

- Tom...je crois qu'il faut que nous oublions cette histoire. La police va s'occuper de ça.

- Tu penses vraiment ? A-t-il demandé dans une voix tellement douce que sa question s'emplissait de sous-entendus. Je ne sais pas, Jorge, mais si ce message t'est arrivé, à toi, c'est qu'il doit bien y avoir une raison...

J'aurais pu tout endurer mais pas cette question-là. Je l'avais tournée et retournée en tout sens la veille sans arriver à une conclusion satisfaisante, ai-je expliqué à Tomas. D'abord, ça n'était pas à moi qu'elle était adressée mais à Zapatejo, bien que sans le nommer : le titre suffisait. Ceci dit, pourquoi envoyer une telle horreur au directeur commercial d'un journal ?

- Un journal ? A souligné Tomas. Tu veux dire, n'importe quel journal ?

- Non, évidemment que non, me suis-je énervé. Le «Païs» n'est pas n'importe quel journal, c'est le plus grand journal madrilène.

- Seulement madrilène ?

La vérité a commencé à se faire jour à ce moment-là, aidé par mon ami. Assurément non, pas seulement le plus grand journal madrilène : le plus grand journal espagnol également !

- Tom, tu veux dire que...

- ...ce gars veut entendre parler de lui, oui. Ca me paraît évident : une photo scabreuse avec le journal permettant de la dater, un mystérieux bristol et quelques gouttes de sang. De quoi faire une belle première, non ?

J'ai acquiesçé en silence, les yeux maintenant perdus dans le vortex cérébral qu'avait matérialisé le talent de Tomas.

- Tu commences à apprécier la toile ? Elle n'est pas finie, pourtant.

- Tu vas me prendre pour un imbécile, mais elle, euh, elle m'aide à réfléchir

Tomas a baissé les yeux sur un sourire triomphal. Ensuite, il est allé cherché les feuilles qu'il avait sauvées de la décharge.

- Et si on essayait d'y comprendre quelque chose ?





22:02 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

idem Voir post précédent

Écrit par : duke | 06/05/2005

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