15/04/2005

Chapitre 6 - suite

Petite transition pour pouvoir répondre aux questions de Lo...et en même temps continuer le bouquin ;o)

 

Un mois auparavant encore, on m'aurait demandé ce que je préférais chez Interpol, j'aurais très certainement répondu un truc bateau du style :

- aider à rendre le monde plus sûr.

Le pire, c'est que ça n'aurait même pas été hypocrite !

Maintenant, on m'aurait posé la même question, la seule réflexion qui serait instantanément venue, c'est:

- la salle de sport !

Ca fait partie des avantages de bosser pour une organisation policière, ça.

A vrai dire, je connais la salle depuis mon entrée en fonction. Je crois même que c'est l'un des premiers locaux que Dury, un collègue, m'ait fait découvrir dans le bâtiment.

- Vous verrez, m'avait-il soufflé dans un sourire ultrabright, le vouvoiement toujours de mise ainsi qu'il convient lors des premiers jours de boulot, une fois qu'on commence, on ne peut plus s'arrêter. Et avec le prix que coûte un abonnement dans une salle privée, on remercie le ciel d'avoir nos propres facilités.

Evidemment, pour ne pas demeurer en reste de politesse et démontrer si besoin en était que l'éducation belge vaut bien la française, j'avais opiné d'un air vivement intéressé.

En réalité, je contemplais les rangées de tapis roulants, de "moonwalkers" et d'appareillages de muscu en me promettant bien de n'y toucher que le moins possible ! Comme tout le monde, j'avais bien eu des velléités de fitness quand je bossais encore en Belgique et je m'étais bravement abonnée dans un club mais l'expérience m'avait démontré trois choses.

a)D'abord, il n'y a rien de plus idiot que de se retrouver en rang d'oignons à courir sur des tapis face à un écran géant déversant la dernière connerie "musicale" du moment.

b)Ensuite, dès qu'on a le malheur de ne pas peser 120 kgs, d'avoir des dents déchaussées et un pif bouffé par les verrues, on se fait acoster par tout ce que la salle possède de testostéroné : gueule au carré, muscles saillants, guiboles poilues, les yeux en rayon X et une intense envie de se vider le short, sans biffer de mention inutile.

c)Enfin, le sauna c'est bien sympa mais se retrouver en tête à tête avec le serpent qui n'a qu'un oeil d'un "sportif" peu préoccupé par les ravages que peut causer l'eucalyptus à Popaul, ça a de quoi vous foutre en l'air la relaxation.

Et j'avais courageusement fui le temple du corps parfait, lui préférant des soirées certes moins actives mais plus à mon goût : une bonne bière entre copines et tant pis pour la ligne ! De toute façon, avec 52kgs pour 1m75, je n'avais vraiment pas de quoi me plaindre...

Or, là, ça devait faire deux ou trois semaines que je m'étais mise à fréquenter la salle de façon plus qu'assidue. Un lecteur mp3 sur les oreilles, j'arpentais des kilomètres de tapis tous les soirs, m'épuisant au rythme jazzy de mes morceaux préférés, ne m'arrêtant que lorsque le taux d'endorphine souhaité était enfin atteint.

Une raison à ça : fallait que je m'empêche de penser, de revenir sur le passé. A tout prix.

L'idée m'était venue ce soir-là, après avoir eu Fred au téléphone.

C'est bête mais il y a des choses qu'on ne sait pas jeter. C'est pas qu'on ne peut pas, non, on sait pas. C'est tout. Et moi, il y a des dizaines de trucs que je ne sais pas jeter : les peluches de quand j'étais petite, les cahiers d'école, les cartes postales - anniversaires, vacances, fêtes -, les bouquins (même ceux que j'ai pas aimé), les jouets Kinder, les vêtements (on sait jamais, que ça reviendrait à la mode)...et les photos.

Résultat : à chaque déménagement je trimballe une caisse de plus de choses inutiles, caisse qui ira rejoindre ses petites copines dans la cave du nouvel appartement, soigneusement rangée, numérotée, classifiée...et scellée à jamais.

C'est comme ça qu'après avoir raccroché, ce soir-là, j'ai balancé le reste du riz à la poubelle, enfilé un énorme pull en laine et une paire de chaussettes de ski/pantoufles et que je suis descendue fouiner dans la cave.

Quelques toiles d'araignée plus tard, j'étais de retour dans l'appartement, face à la caisse n°6 éventrée, celle qui contenait la totalité des choses inutiles de l'année 1997.

J'ai passé quatre heures à compulser chacun des albums : Liv' à la Fac, dans le Cercle de Droit, aux 24h vélo de Louvain-la-Neuve, sur le parking de l'ULB; Liv' souriant à l'objectif devant le T'Serclaes, sur la Grand'Place de Bruxelles, au Botanique avec des amis pour le Bal des Vampires; Liv' rayonnante devant une horreur en papier mâché au "Giardino dei Tarocchi", poseuse sur la Piazza Navona, frigorifiée à Ostende, exotique à Pointe-à-Pitre, crevée à Copenhague, saoule à une pendaison de crémaillère. Il y en avait des centaines, un véritable appel au narcissisme...sauf que la seule chose que je voyais sur ces photos, ça n'était pas moi mais la personne qui les avait prises. Des mois entiers disséqués par l'objectif étroit d'un vieil appareil photo. Une moitié sur papier glacé et l'autre dans le cerveau.

Le dernier album a été le plus difficile à ouvrir, et pourtant c'était celui que je voulais voir depuis le début, celui pour lequel j'avais fait défiler tous les autres. C'est un gros volume en skaï, une malheureuse imitation de cuir. Dire que je le trouvais tellement classe à l'époque...

Quand je l'ai ouvert, j'avais les mains qui tremblaient et ma respiration s'est étranglée à la première photo. Nom de Dieu ! Il avait fallu que je choisisse celle-là pour commencer l'album...Le Baiser de Doisneau...C'était lui qui me l'avait offerte, cette photo, juste parce qu'il m'avait vue la regarder avec envie. On en avait même fait une sorte de remake, au Bal de la fac de Droit, en plein milieu de la piste...

Les yeux m'ont picotée et j'ai senti mon nez se boucher à l'avance. Merde ! Pas après autant de temps ! C'est quand la prescription, pour ce genre de conneries ?

A trois heures du matin, j'avais chopé un sérieux rhume et complètement ruiné mon planning repos de la semaine. Le pire, c'est que tout ça ne m'avait ni soulagée ni rassurée parce que je me posais de nouveau les mêmes questions, celles qui commencent toujours par "pourquoi".

Alors j'ai tout rangé, planqué la caisse dans un coin du salon et je suis allée me brosser les dents. J'ai même pas osé me regarder dans le miroir. Avec mes cheveux en pétard et les yeux gonflés, je ressemblais certainement plus à Coco Lapin qu'à Jessica Rabbit...

En me couchant, je me suis foutue un bon coup-de-pied-au-cul mental.

- t'as intérêt à trouver un moyen pour retomber sur tes pattes, ma fille, sinon tu vas encore t'en prendre plein dans la tronche pour pas un balle.

Le lendemain, j'arrivais au boulot avec mon sac de sport, au grand étonnement de mon boss qui, le premier, avait entendu mes réflexions sarcastiques sur l'abrutissement par le sport.

Mais justement...

 

Il était 21h30 quand je suis sortie des vestiaires, shootée aux endorphines, tranquillou dans un charmant petit training rose et gris très tendance. Mon boss appartenant au clan des noctambules d'Interpol, il est très fréquent qu'il me raccompagne chez moi quand je m'attarde au bureau ,et ces derniers temps, j'étais devenue une habituée des "taxis Lane".

Les cheveux encore humides et les membres complètement engourdis par la douche, j'ai pris l'ascenseur jusqu'à notre aile du bâtiment. Déserte. Pour une raison quelconque, Lane m'avait apparemment crue partie depuis longtemps et n'avait pas prêté attention au manteau qui traînait dans mon bureau.

Du coup, mon taxi envolé, je me retrouvais plus ou moins coincée...

- Scheiss !

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, j'ai rallumé mon ordi : si je n'allais pas au taxi, le taxi viendrait à moi. Mais pour ça, il me fallait les pages jaunes et donc le Net, puisque j'avais refusé tout annuaire papier dans mon département, arguant que ceux-ci dépérissaient trop vite et que je ne voulais pas participer plus avant dans la déforestation de la France. Une connerie, soit dit en passant, puisque les annuaires sont faits en papier recyclé...mais bon.

Je venais juste de taper mon login quand j'ai entendu l'ascenseur s'ouvrir dans le couloir. Je n'y ai pas prêté attention, croyant que c'était simplement le service de nettoyage, jusqu'à ce que j'entende le timbre si particulier de Matthew Leroy, Specialized Police Officer Co-ordinator de la Cellule ADN.

- Hey ! Liv' ! Qu'est-ce que tu fais encore ici à cette heure ?

Il avait l'air satisfait. Crevé, mais satisfait. La plupart du temps, quand il nous sortait une mine aussi enjouée, c'est qu'il était sur une piste, et une bonne.

- Oublié de réserver mon taxi, tout à l'heure, ai-je plaisanté, contente de voir une figure amie et réalisant que je n'aurais peut-être pas à commander de voiture.

Il a secoué la tête en levant les yeux au ciel.

- Laisse tomber, ma grande, je te raccompagne, si tu veux....mais à trois conditions.

- Lesquelles ?

Il a tiré le fauteuil visiteur près de mon bureau, face à la porte et s'est laissé tomber dedans.

- On vient juste de rentrer d'Augsbourg, alors laisse-moi le temps de récupérer un peu parce que j'ai le dos en compote.

- Augsbourg ? C'est pour l'affaire des foetus ?

- Justement, j'y viens. La deuxième condition, c'est qu'il me faut la totalité de ce qu'on peut trouver sur Eric Kaulbl : antécédents familiaux, bilan médical, situation professionnelle exacte. Il me faut son pedigree en entier. Je suis persuadé qu'on a trouvé !

Là, il m'a quand même fallu un petit temps de pause pour évaluer la portée de sa demande. Des recherches aussi complètes sur une personne, ça allait me prendre une journée au minimum. Dans les films, les gentils ont toujours un arsenal ultra-perfectionné leur permettant d'obtenir toutes les infos possibles sur une personne, jusqu'à la marque de ses petites culottes. La réalité est bien différente...

- OK, tu auras ça demain en fin de journée, ai-je pourtant répondu, confiante et prête à lui faire les promesses les plus folles pourvu de rentrer vite et bien me mettre un bon morceau de poulet sous la dent. Quoi d'autre ?

- Trouver un hôtel pour notre invité, a baillé Leroy avant d'ajouter d'un air goguenard : à moins que tu ne préfères l'accueillir chez toi...

J'ai senti le sang déserter ma figure tandis que je demandais d'une voix blanche, connaissant déjà la réponse :

- notre invité ? quel invité ?

Leroy n'a pas eu besoin de répondre, il s'est juste étiré en désignant la porte du menton. Aubry entrait, un coca dans chaque main. Il en a tendu un à Matthew.

- Salut, Liv'. Si j'avais su, j'en aurais ramené un autre.

Merde, merde, merde, merde ! Et moi, si j'avais su, je me serais pas sapée comme une guimauve. Je me sentais conne, là, tout à coup, et mon training avait l'air de tout sauf charmant.

Ah ouais, quel air digne, la miss d'Interpol, avec son allure de rat mouillé...

- Bof, pas grave, ai-je quand même articulé avec la désagréable impression de buter sur chaque mot. Je viens juste de finir un litre d'Evian.

- Tu reviens de la salle de sport ? a enchaîné Matthew entre deux gorgées.

- Nan, j'avais envie de tester le look Britney Spears, ai-je lâché, plus par réflexe que par volonté.

Aubry s'est adossé au mur et a souri, les yeux fixés sur sa canette avant de s'en accorder une longue gorgée.

- Ok, ai-je changé de sujet. Qu'est-ce qu'il faut comme hôtel ?

- Oh, faut pas faire de chichis, hein. Tant que j'ai de quoi pieuter, c'est bon, a lancé Aubry, devançant Leroy qui commençait à somnoler dans son coin, la cannette penchant dangereusement.

- Yep, a confirmé ce dernier d'une voix rendue pâteuse par la fatigue et les kilomètres avalés.

Aubry paraissait en meilleure forme mais j'aurais parié qu'il était autant, voire plus, crevé que l'autre. Il le cachait mieux, c'était tout. Déjà à l'unif, il était comme ça, toujours le dernier couché.

A 22h15, l'hôtel était réservé et on pouvait enfin partir. Matthew ronflait gentiment dans le fauteuil, il s'était endormi vers 21h45 et son coca avait été mis en lieu sûr par un Aubry prudent.

Pendant la demie-heure où nous sommes resté en tête à tête, nous n'avons pas échangé un mot mais je sentais son regard sur ma nuque et ça me dérangeait. Plusieurs fois, j'ai failli perdre le fil de mes négociations avec les différents hôtels contactés. J'avais des frissons dans le dos et l'impression - l'envie ? - qu'il allait se passer quelque chose.

 

- Matt ? Ma-att ? Hey, réveille-toi, mon vieux

J'avais rangé toutes mes affaires, éteint le PC et je me tenais dans l'embrasure de la porte, mes sacs à l'épaule, tandis qu'Aubry réveillait Leroy. Apparemment, leur petit voyage en Allemagne les avait rapprochés, vue la familiarité qui semblait régner.

Sur le parking, j'ai tendu le papier sur lequel j'avais noté le nom de l'hôtel et l'adresse ainsi qu'un petit itinéraire à suivre pour y arriver. Aubry l'a pris et, profitant de ce que Matthew s'installait au volant de sa voiture.

- tu es sûre que tu ne veux pas que je te raccompagne. Il a vraiment l'air crevé.

C'était tentant mais une petite voix dans ma tête me disait de ne pas accepter. Naïvement, je m'imaginais que si je prenais place dans l'Audi que Leroy lui avait laissée, je mettrais le pied dans un engrenage qui m'emmenerait jusqu'à me réveiller le lendemain avec Aubry dans mon lit. Et ça, c'était la dernière chose censée à faire : j'avais déjà expérimenté. N'en jetez plus, merci.

Alors j'ai juste secoué la tête en souriant bêtement et je me suis assise sur le côté passager de la Vectra de Matthew en bégayant un au revoir précipité. Et j'ai fermé la portière.

Quand on a démarré, Matthew a semblé émerger du coma.

- Tiens au fait, vous vous connaissiez déjà, Aubry et toi ?

Heureusement qu'il faisait noir sinon il m'aurait clairement vue rougir.

- Hein ? Pourquoi ?

- Chais pas, z'aviez l'air de vous connaître, là, tout à l'heure...

J'ai haussé les épaules en descendant le chauffage : s'agissait pas que mon taxi s'écroule avant d'être arrivé à destination.

- Nan, rien à voir. T'as dû rêver, Matt.



00:28 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

De retour... ...je suis!J'ai aimé ce dernier chapître...avec la référence aux 24 h vélo de LLN, ça sent le vécu!!!Dis moi, elle, c'est un peu toi? ;-)

Écrit par : Seb | 15/04/2005

Arf ! Un peu de moi et un peu de fictif, oui ;o)
Par contre, c'est clair que les 24h de LLN et l'unif c'est du vécu (même si j'étais pas en Droit)

Écrit par : CSI | 15/04/2005

oreille parfaite DJANGO! C'était le meilleur choix. Boris ce "Touche à tout" génial ne faisait que dans
la trompinette.

Écrit par : duke | 18/04/2005

Projet Brassens La réponse est sur mon blog.

Écrit par : duke | 19/04/2005

crime contre le homme

Écrit par : makhloufakmmmhlouf | 18/06/2007

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