29/03/2005

Chapitre 5, partie 2

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?!

Les deux hommes échangèrent un regard ennuyé en réalisant que cette partie de l'enquête mènerait certainement une fois de plus à une voie de garage.

- Nous n'en avons malheureusement aucune idée, Monsieur, avoua Leroy avec une sincérité désarmante. Croyez bien que nous ne vous aurions jamais dérangé sans une bonne raison.

L'auditeur parut se calmer légèrement, à la façon qu'il eut de s'affaisser dans son fauteuil et de laisser retomber ses mains sur ses cuisses. Mais la ligne dure des mâchoires toujours serrées trahissait encore la peur qu'avait éveillé en lui le briefing de l'agent. Les yeux dans le vide, Eric Kaulbl semblait être à des années-lumière des deux étranges visiteurs qui étaient venus interrompre ses derniers jours de vacances.

Face à lui, Aubry respectait le silence de l'auditeur, le laissant digérer peu à peu l'amère pilule que le coordinateur d'Interpol et lui avaient emmenée dans leurs bagages.

Pour tromper l'attente, le commissaire laissait traîner son regard dans la pièce, jaugeant d'un oeil de connaisseur les différents volumes encyclopédiques qui garnissaient la bibliothèque, l'agencement disparate des livres et des bandes-dessinées et l'ordre quasi monacal qui régnait dans le salon où le silence n'était maintenant plus rompu que par le tic-tac régulier de la vieille horloge Westminster en chêne. Il apprécia tout particulièrement le mélange éclectique et pourtant savamment dosé d'ancien et de moderne, créant l'atmosphère si particulière qui enrôbe les gens aisés. Un coup d'oeil par la fenêtre lui révéla la sculpture évocative d'une grosse femme. Une "Nana". Niki de Saint-Phalle. Le nom s'imposa à lui immédiatement tandis qu'une réminiscence faisait son chemin :

- Pouah, faisait la voix féminine dans son cerveau. Non, franchement, j'ai beau regarder, chercher, conceptualiser, j'y arrive pas. Pour moi, c'est pas de l'art...c'est un atelier-bricolage papier mâché à la maternelle.

Il pouvait presque entendre réellement le rire qui avait suivi, le sentir crépiter dans sa tête.

Elle s'était tournée vers lui en imitant grossièrement l'expression de la sculpture, volontairement irrespectueuse, avant de l'embrasser.

- J'adore quand tu souris, tu sais ça ? avait-elle demandé, subitement sérieuse, son index suivant le contour de sa bouche.

Même encore maintenant, huit ans plus tard, il éprouvait à nouveau cette sordide sensation de chute et le gonflement de la langue dans sa bouche asséchée.

Il avait voulu lui dire, là, en cet instant bien précis, mais une touriste scandalisée les avait interrompus.

- Vous devriez avoir honte de vous conduire de la sorte, Mademoiselle, avait-elle scandé tout à trac, trop irritée pour trouver la bonne intonation. Niki de Saint-Phalle est une grande artiste. Son travail concernant l'image de la femme dans notre société est...

- de la merde, avait laconiquement coupé la jeune femme, manquant faire s'étouffer l'outragée.

Il était gêné, et désirait partir, tentant d'emmener la jeune femme, mais la touriste avait surenchéri, provoquant un soupir d'exaspération chez son mari.

- C'est honteux, HON-TEUX ! vous n'avez aucun goût, Mademoiselle, vous ne savez pas ce qu'est l'Art ! Regardez ces femmes "à la Rubens", ce...

- Ah non, ça c'est trop fort !

Avec un petit sourire, Aubry se rappela du regard entendu qu'il avait échangé avec le mari de l'autre. Enfin, la plus jeune rompit la discussion.

- Moi, j'aime bien les gens qui se targuent d'être critiques d'Art en récitant l'avis des autres.

Et elle l'avait saisi par le bras, plantant littéralement la touriste sur place.

- "à la Rubens", avait-elle ruminé ensuite. Pauvre conne, va ! Comme si on pouvait comparer Rubens à ces baleines colorées !

Le sourire du policier s'effaça subitement. L'Italie et le "Giardino dei Tarocchi", ça avait fait partie de leurs derniers moments. Après...après, il devait avouer qu'il avait été lâche. S'il avait su...

Le cliquetement du mécanisme le fit sortir de sa torpeur et l'horloge sonna la demie. L'absence du commissaire n'avait pas dû durer plus d'une minute et l'auditeur semblait s'être ressaisi.

Un bruit de pas résonna sur le parquet du hall et une jeune femme soigneusement bronzée fit son apparition dans le salon. A la vue des invités, elle marqua une sorte d'hésitation, fouillant vraisemblablement sa mémoire à la recherche de leurs noms.

- Ah, chérie ! s'exclama avec un peu trop d'empressement l'auditeur en se redressant. Comment va Nassie ?

La femme coula un regard d'incertitude vers les deux hommes, partagée entre curiosité et méfiance, ne comprenant visiblement pas pourquoi son mari avait préféré l'Anglais à l'Allemand.

- Mieux qu'il y a un mois, en tout cas. Ta soeur devrait passer dans l'après-midi et...euh...

Cédant à une subite impulsion, elle revint à sa langue maternelle pour glisser quelques mots à son mari. Le débit avait été trop rapide pour que les policiers puissent saisir la tournure exacte de la phrase mais le ton inquiet et l'attitude tendue se suffisaient à eux-même : elle se demandait ce qu'il se passait.

- Rien de bien grave, ne t'inquiète pas, la rassura Kaulbl en revenant ostensiblement au jargon international afin de ne laisser planer aucun doute sur le profil que devraient adopter les enquêteurs en présence de sa femme. Ces messieurs sont d'Interpol et désiraient recueillir mon témoignage à propos d'un trafic international.

- mais, je...

- Tu sais ce que je suis amené à analyser à la Cour des Comptes, la coupa brusquement son mari, visiblement pressé de clore le sujet. Des failles ont été trouvées dans certains dossiers et...

- tu...tu n'as rien à voir dans ...?

- Non ! Non, évidemment que non, répondit-il rapidement avant d'apaiser ses craintes d'un sourire éloquent.

Aubry appréciait le spectacle en tout bon amateur de théâtre conjugal, au contraire de son collaborateur du moment qui semblait complètement désorienté.

- Encore un qui ne sait pas ce que c'est, la vie de couple, ironisa mentalement le policier.

La jeune femme paraissait se détendre à mesure que le discours de son mari détruisait les derniers remparts de son inquiétude. Enfin, il put lui demander d'aller leur chercher quelques rafraîchissements, ce qui lui octroya juste le créneau nécessaire pour expliquer aux policiers qu'il ne désirait pas mêler sa femme à l'histoire sordide dont ils lui avaient fait part.

- Je ne veux pas l'inquiéter outre mesure, conclut-il d'une voix rauque tandis qu'elle revenait avec un plateau sur lequel trônait une carafe de thé glacé et trois verres. Elle disparut presque immédiatement après les avoir servis, leur laissant les coudées franches.

Leroy soupira et revint à la charge, jugeant visiblement avoir perdu suffisamment de temps.

- Mr Kaulbl, je sais que ça peut vous paraître absurde ou totalement fou mais les faits sont là : quelqu'un a été ou est même encore en possession d'un exemplaire de votre patrimoine génétique et cette personne est en mesure de le reproduire à l'état humain, le foetus que nous avons reçu en étant une preuve tangible.

Il s'accorda un moment de silence afin que l'auditeur puisse digérer l'information et en apprécier toutes les conséquences possibles.

- Avez-vous subi récemment, disons dans les trois dernières années, des interventions chirurgicales au niveau du foie ou de tout autre organe ?

Hébété, Kaulbl secoua la tête.

- Non, je...vous avez vraiment reçu un..un clône ?

La réponse du coordinateur d'Interpol ne lui laissant plus aucun doute, l'auditeur se pencha en avant, les coudes sur les cuisses et se prit la tête entre les mains.

- Je...je ne comprends pas, bégaya-t-il. Pourquoi moi ? qui...? c'est complètement fou...c'est...

Aubry jeta un coup d'oeil vers Leroy, guettant une intervention qui ne venait pas, l'autre compatissant sincèrement à la détresse de l'Allemand.

- Il ne faut pas le laisser ainsi, songeait le policier en maudissant intérieurement l'obstacle que constituait l'emploi d'une langue qu'il ne maîtrisait pas parfaitement. Auraient-ils été face à un francophone que tout ceci se serait déroulé différemment, le commissaire prenant alors les rênes de l'interrogatoire. Ce que les administratifs comme Leroy ignorent, c'est qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud et que laisser à Kaulbl le temps de se poser des questions était non seulement inutile mais également préjudiciable à l'enquête. Un bon témoin est un témoin pris de court.

- Mr Kaulbl, intervint-il dans un anglais correct mais hésitant, répondez à la question, s'il vous plaît. Rien, dans votre dossier médical, ne pourrait correspondre ?

L'homme secoua encore la tête avant de chercher un appui dans les yeux de l'agent d'Interpol

- Je...je ne comprends vraiment pas, je...

- Monsieur Kaulbl, s'interposa à nouveau Aubry, mettant toute son autorité dans l'intonation et forçant l'auditeur à refocaliser son attention sur lui. Aucune brûlure nécessitant de greffe ? Aucune ponction ? Biopsie ?

A chaque fois le malheureux secouait la tête.

- Non, non, non...

Les visiteurs échangèrent un regard désolé avant de changer de tactique.

- Mr Kaulbl, poursuivit Leroy, vous êtes-vous rendu récemment en Italie, à des fins professionnelles ou autres ?

Le commissaire tressaillit à la mention du pays et dut repousser les souvenirs qui lui revenaient en masse depuis ces dernières semaines mais il n'arrivait plus à chasser le mince visage orgueilleux, tel qu'il lui était à nouveau apparu dans l'immeuble du Quai Charles de Gaulle et il sentit à nouveau l'horrible sensation qui l'avait étreint plus de 8 ans auparavant.

Il s'y abandonna un instant, son instinct de flic ayant confirmé son impression première : Kaulbl ne savait rien, ne comprenait rien et ne leur serait d'aucune utilité...

Toutefois, Leroy s'acharnait, traquant l'indice dans les moindres recoins de la mémoire de l'homme.

- Vous êtes sûr, totalement sûr, de n'avoir, à aucun moment, dû subir une intervention médicale, de quelque nature qu'elle soit ?

- Ecoutez, puisque je vous le dis ! s'énervait l'auditeur, désemparé et exaspéré par la situation. Vous n'avez qu'à demander de consulter mon dossier médical, si vous en doutez !

Mi-contrarié, mi-embarrassé, Matthew Leroy se tourna vers le commissaire qui n'écoutait plus que d'une oreille distraite les échanges des deux hommes.

- Vous y comprenez quelque chos, vous ? l'interpella-t-il en Français.

Le policier haussa les épaules.

- C'est vous le spécialiste, non ?

- En théorie, oui. Et l'explication est certainement là, quelque part...mais où ?

- Alors là, mon vieux, c'est pas à moi qu'il faut le demander, soupira Aubry. Chuis qu'un bête flic de province, moi...c'est vous qui avez tenu à ce que je vienne.

- Parce que c'est vous qui avez implémenté l'enquête, commissaire. C'est votre enquête !

Eric Kaulbl les regardait sans comprendre, décontenancé par l'emploi d'une troisième langue dans l'entretien. Aubry lui adressa un piteux sourire, tentant de réduire silencieusement la confusion et l'incompréhension qui habitait l'auditeur.

- Ecoutez, Leroy, on parlera de la responsabilité de l'enquête plus tard. Je crois que, dans l'immédiat, on va peut-être prendre congé de ces gens et les laisser se dépatouiller avec la merde qu'on est venu gentiment leur foutre dans leurs vacances.

Le coordinateur d'Interpol ouvrit de grands yeux et s'apprêta à répondre mais le policier le coupa dans son élan d'un simple geste du menton.

- Mais c'est vrai, regardez-moi ce pauvre type, là. Non seulement il comprend rien à ce qui se passe, mais en plus il commence à se rendre compte que nous non plus, on n'y pige rien. C'est pas un bon plan, ça, mon vieux.

D'un seul coup d'oeil, Leroy vérifia la véracité de la remarque du commissaire et hocha la tête en un signal de départ. Il n'approuvait peut-être pas le franc-parler et le comportement parfois rustre du policier mais il devait convenir que, dans ce cas-ci, son intuition d'homme de terrain se révélait correcte.

Ils prirent donc congé de l'Allemand, Leroy réitérant plusieurs fois les remerciements pour sa coopération. Kaulbl les raccompagna jusque dans l'allée où il s'étonna distraitement de l'absence du véhicule des deux hommes.

- Oh, nous nous sommes garés le long de la rue, Monsieur, répondit l'agent d'Interpol avec douceur, conscient de l'indifférence polie de l'auditeur.

Ils redescendaient vers la rue quand un grand monospace noir s'engagea dans l'allée, ses pneus crissant sur le gravier. Au moment de les croiser, le regard du policier rencontra quatre grands yeux bleus qui l'observaient curieusement de l'arrière de la voiture.

Il ralentit le pas, laissant Leroy le distancer, avant de s'immobiliser complètement et de suivre le trajet du véhicule. Une fragile femme blonde en sortit, immédiatement suivie par les deux enfants, et se précipita vers Kaulbl et sa femme qui, attirée par le bruit du moteur, avait quitté sa retraite.

Le policier eut l'impression d'un déclic. Il se remit en marche, accélérant le pas, et rejoignit Leroy qui l'attendait, assis au volant de la lourde berline allouée par Interpol.



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24/03/2005

Parenthèse

Ca n'a rien à voir avec les enquêtes, mais ça me tient à coeur :
 
Parce que Dune, c'est pas que de la SF....
 

...et que toutes les 15 secondes, un enfant meurt de maladies d'origine hydrique.

L'an passé, une donation de 150000 euros a été faite pour participer à l'action de WaterAid, améliorant ainsi l'accès à l'eau potable et à des infrastructures sanitaires efficaces en Afrique.

Dès maintenant et jusqu'au 22 juin, vous pouvez aider à nouveau sans que cela ne vous coûte rien.
Chaque jour, si vous cliquez sur www.aquaplastics.org un don de 10 cents par clic sera fait à WaterAid pour aider, cette année, des populations en Ethiopie.

....voilà.... blushsmiley.gif

A vos souris, donc....





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18/03/2005

Chapitre 5

De nouvelles dimensions encore....
Une nouvelle enquête ?
Un rapport avec celle d'Aubry ?
 

L'homme quitta son domicile d'El Piamonte le 10 mars 2005 à 7h45 très précises. Comme tous les jours, il vérifia deux fois que la porte d'entrée du vieil immeuble était bien verrouillée avant d'adresser un petit sourire nerveux à l'ancienne concierge qui l'observait, le nez toujours collé à ses fenêtres, dernière séquelle de son existence antérieure. Et, comme d'habitude, la vieille Senora Herjandez, se sentant subitement découverte, battit en retraite derrière les antiques rideaux en fausse dentelle qui pendaient tristement à son châssis.

L'homme haussa les épaules et partit à pas rapides vers la Plaza de Chueca et le métro. Sur le Gregorio, l'enseigne d'une pharmacie indiquait 7°c, ce qui suffit à le faire frissonner. Par automatisme, il rentra au maximum la tête dans ses épaules et releva le col de la fine veste en jean.

Au moment de s'engouffrer dans la bouche béante du métro, il vit les quelques fleurs fânées qui finissaient de mourir sur les marches et il eut soudain la vision, la même qui le poursuivait depuis un an, presque jour pour jour : les cris, les larmes, la panique. Tous ces gens qui couraient en tout sens, et les autres qui ne comprenaient pas encore ce qui se passait, ce qui venait de se passer.

Chueca avait été épargnée mais l'enfer n'était pas passé très très loin. A quelques stations de là, à Atocha. Cette peur qu'il avait traînée jusqu'à ce qu'il soit enfin parvenu à joindre Tomas, jusqu'à ce qu'il ait été rassuré. Et puis, l'incompréhension...ou plutôt le refus de comprendre : ça n'était pas possible, ça n'était pas vrai. Un cauchemar, ce devait être un cauchemar, et il allait se réveiller !

Un passant le bouscula et la vision s'évanouit. Agrippé à la rambarde de métal, il regardait d'un air perdu l'entrée du souterrain et tentait de rassembler sa raison éparse. Enfin, il revint au moment présent : l'année 2004 était loin, très loin. 364 jours derrière lui.

24 minutes plus tard, il atteignait enfin la station Suanzes, à quelques centaines de mètres du but quotidien de son périple madrilène : le 40, Calle Miguel Yuste. Un énorme bâtiment cubique, froid et impersonnel, flanqué d'un parking à barrière pivotante, et ressemblant davantage ,à son humble avis, à un quelconque temple administratif qu'au centre frénétique de l'actualité qu'était en réalité le Quartier Général du El Pais, le plus gros quotidien espagnol.

Simple piéton, l'homme négligea le parking et s'engagea directement dans l'entrée réservée aux visiteurs et pénétra dans une grande salle aménagée de façon symétrique autour d'un comptoir fleuri...et vide. Il sourit, comme à chaque fois : il n'avait jamais vu qui que ce soit utiliser ce comptoir-là, les filles préférant les deux énormes comptoirs qui donnaient sur l'arrière du bâtiment. C'était plus sûr en cas de hold-up...

A part lui, trois réceptionnistes étaient déjà à l'oeuvre, l'une assurant le dispatching téléphonique, coincée dans la partie de la réception la plus proche de l'énorme porte coupe-feu sur laquelle était inscrit en grandes lettres le mot "PRIVADO". Pour décourager les plus entreprenants, une caméra était branchée en permanence, balayant de façon régulière les environs de la porte sur une envergure de 270°, et un lecteur de badges avertissait discrètement les curieux que l'accès était réservé uniquement aux membres du personnel.

Les deux autres présentaient un sourire de convenance aux rares clients matinaux qui s'étaient déplacés et s'enquerraient d'une voix savamment dosée de l'objet de leur visite.

L'homme les dépassa, fouillant la poche intérieure de sa veste

- Eh, Poulette ! Attends-moi ! trompetta une voix au travers de la salle, faisant se retourner la totalité du maigre auditoire.

Etouffant un soupir d'énervement, l'homme suspendit son geste et laissa retomber son bras. Pas besoin de se retourner, il suffisait d'entendre cette voix une seule fois dans sa vie pour s'en souvenir : Camilo Doragas.

- Pffouff, soupira ce dernier en arrivant à hauteur de la porte. C'est lourd, ce truc, t'imagines pas...

Milo Doragas était le préposé aux postes, chargé d'effectuer tous les jours la liaison entre le centre de tri et le "Pais". Seule consigne : ne jamais être en retard, le courrier devant être livré obligatoirement dans les bureaux pour 8h45.

Pas de bol, songea l'interpellé en consultant l'horloge de la réception qui affichait 8h34, puis il reprit le badge dans sa veste et le témoin lumineux passa au vert, signalant aux deux hommes qu'ils pouvaient enfin pénétrer dans le saint du saint du média.

Courtois malgré tout, il laissa passer Doragas devant lui, lui maintenant simplement la porte à bout de bras.

- Merci, ma poule, lui dit l'autre en se précipitant vers le dispatching courrier, le sac de jute tressautant de façon dangereuse sur son épaule.

Pour la seconde fois, il vainquit l'énervement et le dégoût que lui inspirait Milo et décida de ne pas répondre. Il était de notoriété publique que Jorge Moreino était gay, il ne s'en cachait d'ailleurs pas, et il acceptait avec complaisance les plaisanteries que lui balançaient ses collègues mais il n'aimait pas la façon dont certains hommes du groupe lui parlaient. Il n'y avait aucune trace d'humour dans leurs paroles, juste un intense mépris. Et une certaine peur, aussi.

Le plus atteint était très certainement Doragas car Jorge pouvait affirmer sans se tromper que le Milo "en était", lui aussi. Il y aurait mis sa main à couper sans hésiter un seul instant. Mais l'autre n'avait pas encore fait son coming-out et, pire, pensait y voir une infirmité mentale qu'une bonne thérapie pourrait régler. Du coup, il saisissait toutes les occasions qui se présentaient à lui pour décharger sur Jorge le mal-être qu'il ressentait vis-à-vis de lui-même.

- Va te faire déchirer l'anus une bonne fois pour toutes et qu'on n'en parle plus, grinça le jeune homme avant de bifurquer vers son bureau.

Il avait été volontairement vulgaire et sa sortie, quoique discrète, arriva jusqu'aux oreilles d'une des secrétaires commerciales qui s'échinait avec ses découpes près de la photocopieuse.

- Jorge, fais un peu attention à ton langage, le sermonna-t-elle, un grand sourire démentant ses paroles.

- Il me fait chier, ce mec, je te jure, Lena. Il me fait vraiment chier.

La secrétaire eut une grimace de compréhension avant de retourner à ses découpes et Jorge entra enfin dans son bureau. Il fallait maintenant vérifier les mails et les appels du matin.

Vingt minutes plus tard, il se décida à aller chercher le courrier, persuadé qu'à cette heure, Doragas serait occupé ailleurs.

L'édition du matin des plus importants quotidiens internationaux ainsi que celle de leurs concurrents directs l'attendait dans son casier, accompagnée de différents mailings promotionnels, de courriers de clients et de factures à signer.

Assistant du Directeur Commercial, ses fonctions allaient du dépouillage du courrier du service jusqu'au Plan Marketing en passant par différentes études de rentabilité et la revue de presse. Jorge aimait son boulot et s'y donnait à 300%, profitant du caractère coulant de son supérieur pour s'affirmer et prendre des initiatives que tout autre directeur n'aurait pas vues venir d'un bon oeil. Il lui arrivait même de corriger certains articles des journalistes quand ils hésitaient sur les expressions à utiliser et il y avait gagné l'estime de pas mal de personnes de la rédaction. Il ne demandait rien en retour, se contentant de l'amusement de voir ses propres mots dans le journal et, moins puéril, de la place grandissante qu'il prenait au sein de l'entreprise.

Dans l'amas de courrier qui l'attendait se trouvait une simple enveloppe américaine blanche portant l'autocollant "air mail" et laconiquement adressée à la Direction Commerciale. Jose Maria Zapatejo n'étant pas encore arrivé, Jorge réserva la lettre sur le bord de son bureau et s'occupa des affaires pressantes.

A 10h00, Zapatejo téléphona, avertissant son assistant de son absence pour la journée, les affaires l'appelant à l'extérieur.

- Il n'y a rien de particulier ?

- Rien du tout, boss, juste le train-train habituel.

- Ok, je serai joignable sur mon portable si jamais il y a urgence sinon tu filtres, d'accord ?

Jorge leva les yeux au ciel en réprimant un sourire blasé : après deux ans, c'était à croire que Zapatejo se sentait encore obligé de lui expliquer comment faire son boulot.

- Oui, boss, pas de stress. Bonne journée, boss, anonna-t-il en retour, comme un gosse.

De l'autre côté du fil, un léger rire amusé fusa

- ok, j'ai compris, Jorge. Tu sais ce que tu dois faire...Allez, à tout à l'heure.

Et Zapatejo raccrocha.

Un sourire aux lèvres, Jorge allait reprendre le cutter réservé aux revues de presse et s'attaquer au "Publico" quand ses yeux tombèrent sur l'enveloppe qui attendait toujours sur le bureau.

- Merde !

Jorge réfléchit un court instant avant de se décider à décacheter la lettre : si c'était important, mieux valait que le Directeur soit averti immédiatement et, de toute façon, il n'était pas là pour l'ouvrir lui-même.

D'après le cachet de la Poste, elle avait été envoyée de Kaëson, en Finlande. Jorge inséra la lame du coupe papier dans l'interstice laissé libre et le fit glisser d'un coup sec.

Une photo et un bristol taché s'échappèrent de l'enveloppe éventrée.

Intrigué, Jorge prit le bristol sur lequel figurait seulement la phrase : "Cead Mile Failte". Le papier était en très mauvais état et montrait de grosses trace brunâtres ressemblant à de la teinture d'iode séchée.

Ce ne fut que lorsqu'il prit la photo que Jorge comprit que ce n'était pas de la teinture d'iode qu'il y avait sur le bristol...et qu'il fallait avertir immédiatement la police.

Sur papier glacé, s'étalait la photo d'un homme au regard vide, très certainement sous l'emprise d'un quelconque tranquillisant. Il tenait devant lui l'édition du jour du "El Pais", montrant ostensiblement la date, l'une de ses mains réduite à un moignon sanguinolent...



00:50 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/03/2005

Récapitulatif

Ce récapitulatif se trouve également dans le bloc-notes mais j'ai pensé qu'il pourrait également vous être utile ici.
 
Pour rappel, cela reprend ce que nous savons jusqu'à présent....peut-être faudrait-il fouiller un peu plus, mais où ?
 
A vous de le décider....

12:16 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

11/03/2005

Chapitre 4 : la suite

Dans le bureau désormais silencieux du commissaire, Antoine Loriot se gardait bien de toute intervention. Le "petit", comme il disait, semblait plongé dans une intense réflexion et, à son air tourmenté, le professeur reconnaissait la signature des vieilles histoires.

Assis sur l'une des deux chaises réservées aux visiteurs et grattant d'une main distraite la truffe de Bundy, il examinait minutieusement la pièce allouée à celui qui aurait pu être son fils.

C'était un bureau sans véritable forme de vie, une sorte de grand placard aux murs blancs, doté de deux minuscules fenêtres comme celles que l'on voit dans les entresols et dont les non moins minuscules jalousies devaient faiblement laisser passer la lumière du jour. En dessous de ces fenêtres et derrière le bureau du policier se trouvait un carré de frigolite sur lequel était collé une carte du département, elle-même parsemée d'épingles de diverses couleurs.

Une armoire à panneaux glissants, deux commodes du même type et un bureau en "L" flanqué d'un ordinateur à écran LCD venaient compléter l'installation et, mis à part les quelques bics, feuilles volantes et le cendrier débordant de mégots, tout paraissait aseptisé. Trop neuf, trop net.

Un buzz provenant d'un renfoncement que Loriot n'avait pas remarqué fit sursauter le commissaire et Bundy, qui salua le retour à la vie de l'homme par un court aboiement, avant de forcer à nouveau les caresses de son maître.

- 'scuse-moi, marmonna le policier en se levant lourdement.

Le vieil homme hocha la tête et, optant pour la patience, suivit des yeux son ami jusqu'à la minuscule pièce qu'il venait de découvrir. Un bruit de papier déchiré se fit entendre presque immédiatement et le commissaire ressurgit de sa cachette.

- Encore rien, toujours rien, jamais rien, maugréa ce dernier en jetant au papier un regard de dégoût avant de le rouler en boule et de l'envoyer valser dans la poubelle qui flanquait la porte d'entrée.

Loriot laissa poindre un léger sourire : BUT ! Le petit devait avoir l'habitude des communications infructueuses.

- Pas mal, ta nouvelle piaule, dit-il faute de meilleur préambule. Un peu spartiate à mon goût, mais sympathique.

- Mouais. J'aime pas les babioles. Ca prend de la place. Et puis c'est pas une annexe à mon appart, ici : c'est le boulot.

Le professeur hocha à nouveau la tête tandis que l'autre se rasseyait, faisant crier le skaï sous son poids. De nouveau, Bundy dressa la tête, l'attention immédiatement attirée par le bruit, mais resta silencieux.

- Tu promenais le clebs ?

- Non, j'allais au marché chercher une livre de beurre, ironisa le vieillard. Evidemment que je promenais le chien. Qu'est-ce que tu voudrais que je foute dehors à c't'heure-ci si c'était pas pour permettre à l'autre de faire siffler son canari ?

Le policier lâcha un semblant de rire et secoua la tête.

- Tu changeras jamais, Antoine.

- Le jour où je perdrai mon humour, petit, c'est qu'il sera temps pour moi que la faucheuse débarque, énonça, pince-sans-rire, Loriot en levant un doigt doctoral.

- Mouais, le jour où tu t'énervras plus aussi.

- C'est ça, tu peux railler, Aubry. Tout ça parce que, parfois, j'ai tendance à être un peu impulsif.

Cette fois, le policier éclata franchement de rire.

- Arf ! Ouais, mais toujours aussi modeste !

Le vieil homme lui sourit gentiment, le triomphe humble : ça y est, il l'avait décoincé un peu !

- Bon, qu'est-ce que tu viens chercher dans mon fief ? embraya Aubry après avoir recouvré son sérieux.

- Mais toi, fiston. Je passais par là, avec Bundy, et on s'est dit que ce serait pas une mauvaise idée de rendre visite à notre vieux copain. Hein, le chien ?

Conscient de l'attention qui se focalisait tout à coup sur lui, l'animal secoua une queue guillerette.

- wrouf..

- Ah ! Tu vois !

Le commissaire, amusé, acquiesça en souriant. En bon flic, il sentait les efforts déployés par le vieux professeur pour le faire sortir de sa torpeur et il lui en était reconnaissant.

- En fait, avoua Loriot, Zé s'inquiétait un peu pour toi. Elle se demandait si tu ne voulais pas venir manger à la maison, un de ces soirs.

"Un de ces soirs". Le sourire du policier s'élargit d'un bon centimètre: c'était l'expression consacrée pour "ce soir", dans le langage courant du vieillard.

Aubry faillit refuser tout de go, par habitude, parce qu'il avait du travail, parce que les soirées chez les Loriot s'éternisaient jusqu'à une heure indue, à cause de l'insomnie chronique des deux époux, et parce qu'il avait un frigo rempli de victuailles chez lui et personne pour les manger. Puis il réfléchit et se rendit compte qu'il avait en réalité le choix entre une soirée avec des personnes chaleureuses, qu'il considérait un peu comme des parents adoptifs, et une maison vide depuis qu'Erna avait pris la porte, deux semaines plus tôt. Aussi accepta-t-il l'offre à la condition sine qua non d'être chargé des boissons, ce que Loriot approuva, les yeux pétillants.

Sur le chemin du pavillon, les mains fourrées dans ses poches et l'oeil toujours rivé sur le chien qui gambadait, le professeur, dévoré par la curiosité, ne put se retenir de questionner le commissaire.

- Et...euh...Erna, t'as des nouvelles ?

Sans oser le regarder, le vieillard déduit, au choc des bouteilles de vin dans le sac plastique, que l'autre avait haussé les épaules.

- Nan. Mais j'ai eu sa soeur au téléphone. Il paraît qu'elle l'a quand même fait, pour finir.

Loriot sentit un désagréable frisson lui courir sur l'échine.

- Merde ! Je ne comprends pas ce qui peut leur passer par la tête pour faire ça. Enfin, je veux dire, c'est pas comme si on parlait de se faire percer les oreilles, d'aller en vacances ou une connerie du genre. C'est d'un gosse qu'il s'agit, bordel !

- De mon gosse, en l'occurence, le coupa Aubry d'un ton sec.

La conversation mourut quelques minutes, durant lesquelles le vieil homme rappela à l'ordre Bundy deux ou trois fois.

- Je sais que c'est dingue, reprit le commissaire, mais c'est comme ça. Il paraît que c'était pas le bon moment, que c'était une erreur, que c'était trop tôt...et que c'était pas bon pour son avenir professionnel.

- Ah...mais euh...et toi, là-dedans ?

Ils arrivaient maintenant en vue de la maison et on distinguait, au travers des rideaux translucides, la silhouette de Zélia qui s'employait au repas du soir. De la musique leur parvenait également et le vieil homme reconnut avec nostalgie "Emmène-moi danser ce soir", une vieille chanson de Michèle Torr, sa chanteuse favorite, accompagnée à présent par la voix maladroite de la vieille femme.

- Bah, tu sais, c'est que c'était pas la bonne. Je veux dire, une gonzesse qui se fait avorter parce qu'elle trouve que c'est "trop tôt" alors que ça fait plus de cinq ans qu'on vit ensemble, c'est qu'elle est pas faite pour moi.

Les deux hommes s'arrêtèrent sur le trottoir opposé à la maison et Loriot leva la tête pour plonger un regard incisif dans celui de son compagnon. Il n'y trouva qu'une réelle indifférence et, satisfait, lui posa une main apaisante sur le bras.

- Tu as raison, petit. La vie vaut pas la peine qu'on la perde à courir derrière une conne.

Le policier lui serra la main en retour, un geste d'intime complicité entre les deux hommes qui rappela au vieillard le manque qu'avait représenté pour son couple l'absence d'enfants et l'envie d'en avoir eu un comme celui-ci.

Emu, il se râcla la gorge avant d'enchaîner:

- Allez, va, pense plus à ça, fiston, et dépêchons-nous, sinon Zé va nous engueuler.

Toutefois, au moment où ils se débarrassaient dans l'entrée, il aborda l'autre sujet qui le titillait

- Dis-moi, tu avais l'air vachement emmerdé, tout à l'heure. C'est...euh...c't'à cause de cette histoire de foetus ?

Cette fois, et peut-être parce qu'il se sentait bien dans cette maison, le policier ne nota pas l'intérêt voilé par la question.

- Pas vraiment, non. D'ailleurs, je ne sais même pas si on arrivera à quelque chose, avec cette enquête.

- Ah...

- Antoine ?

- Mmmoui ?

- T'as...euh...t'as jamais eu l'impression que ton passé revenait te hanter, parfois ?

Penché sur les bottes qu'il retirait, Loriot sentit le rouge lui monter aux joues et espéra qu'Aubry ne remarquait pas les cheveux qui se dressaient sur sa nuque.

- Ben...euh...qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Le commissaire haussa les épaules

- Nan, c'est rien, laisse tomber. J'ai eu une vieille connaissance au téléphone tout à l'heure et ça m'a fait un drôle d'effet, c'est tout.

Le professeur soupira en silence, brusquement soulagé.

- Une ex ?

- Si on veut.

- Je comprends. N'aborde pas ce sujet avec Zé, s'il te plaît, sinon elle va encore me tomber dessus avec cette vieille histoire de Nadine Fremont, conseilla le vieil homme en lui adressant un clin d'oeil.

- Non, mais, tu comprends ça, toi, reprit-il après quelques secondes, hilare, ça fait plus de cinquante ans qu'on est mariés et elle arrive encore à me faire des crises de jalousie sur une fille que j'ai vu deux semaines dans ma vie.

A ce moment, une voix s'éleva dans la pièce annexe, mi-amusée, mi-sérieuse.

- Encore en train de parler de cette traînée, Loriot ?

Les deux hommes échangèrent un regard amusé et le vieil homme leva les mains au ciel en articulant

- Qu'est-ce que j'avais dit.

Ensuite ils passèrent dans la salle à manger où Zélia les attendait, un pot-au-feu encore frissonnant dans la casserole.

En l'embrassant sur la tempe, comme d'habitude, Aubry sentit ses soucis s'envoler : il allait passer une agréable soirée. Enfin.



19:20 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

08/03/2005

La suite ???

Voilà, après une semaine de maladie et la mise en ligne de deux parties, qu'allons-nous faire ?
 
Il y a encore des tas de directions dans lesquelles se ruer....mais laquelle prendrez-vous ?
 
A moins que vous ne désiriez que l'histoire vienne un peu à vous...on ne sait jamais, il y a peut-être des gens qui désireraient vous parler....
 
 

22:31 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

04/03/2005

Chapitre 4

Je revenais juste d'une réunion avec Robert quand le téléphone a sonné. J'ai failli ne pas répondre, j'étais crevée et je n'avais qu'une seule envie, c'était d'enfin pouvoir rentrer chez moi, mais l'autre insistait alors j'ai pensé que c'était peut-être ma belle-soeur et qu'il y avait eu un problème avec Fred...et j'ai décroché.

Evidemment, je ne m'attendais pas du tout à ça et je suis littéralement tombée sur ma chaise quand j'ai entendu sa voix.

- Liv' ?

- Aubry...

J'avais à peine fini de prononcer son nom que je m'en voulais déjà. Merde de merde de merde ! Et dire que j'avais passé des nuits entières à répéter au cas - presque improbable - où ça arriverait. Je me l'étais dit et redit au moins mille fois : je resterais stoïque, à la limite de l'indifférence, parfaitement polie. En bref, je lui ferais comprendre dès le début qu'il ne s'était jamais rien passé.

Et voilà que ça arrivait enfin, il m'appelait et moi - bardaf ! - comme une conne, tout ce que j'arrivais à faire c'était m'affaler et perdre mes moyens. Tout ça parce que cette crapule daignait m'appeler !

Il a attendu un bon cinq minutes avant de continuer, cinq minutes pendant lesquelles, moi, j'étais en pleine effervescence. On a beau dire mais dans ces cas-là, tu as beau avoir tourné et retourné la question dans tous les sens et t'être dit que t'étais prête à toutes les éventualités, tu n'arriverais plus à épeler ton nom même si ta vie en dépendait.

- Euh...ben...je voulais juste savoir comment...enfin...prendre de tes nouvelles, quoi.

Là, j'ai quand même eu ma petite victoire parce qu'il m'a semblé qu'il était aussi mal à l'aise que moi. En fait, je crois qu'il n'avait pas prévu que je serais encore au boulot à cette heure-là et ça m'a presque fait sourire....on voyait bien qu'il ne connaissait pas mon boss.

Je me suis secouée : j'avais l'avantage, à moi d'en profiter.

- Bonsoir, Aubry.

Le ton que je voulais indifférent sonnait plus tendu et nerveux qu'autre chose, toutefois il n'a pas paru s'en rendre compte et j'ai pu me compter un point de plus. J'ai pris un bic et j'ai tracé deux barres verticales sur mon sous-main.

- Ca fait un bail, hein ? Enfin, je veux dire, tu y es arrivée, en fin de compte. C'est chouette.

Je ne comprenais pas exactement de quoi il parlait mais j'ai préféré faire comme si et j'ai simplement répondu que oui, j'y étais arrivée....et j'ai tracé une troisième barre à côté des autres.

- Et toi ?

- Bah, tu sais ce que c'est, hein. Après la fac, j'ai passé le concours de commissaire...et voilà. Affecté à Crémincourt. C'est un bled paumé mais au moins c'est tranquille. Enfin, ça l'était. Tu connais la suite, les foetus, tout ça.

- Ouais, sale affaire ai-je approuvé en tâchant qu'il ne surprenne pas le sourire que j'avais dans la voix.

Et j'ai appuyé une fois encore la pointe du bic sur le sous-main : fast talk, ça méritait au moins un point de plus.

- Clairement, sale affaire. C'est pour ça aussi que je t'appelais, en fait.

Tu m'étonnes ! Je crois que je pourrais compter sur...aucun doigt de la main, en fait, les fois où Aubry m'a appelée "comme ça, juste pour voir".

Quand j'ai répondu, je n'ai pas eu à me forcer car mes intonations étaient clairement froides et impersonnelles.

- Ah bon, et pourquoi ça ?

- Ben, je me suis dit que comme on était de vieux copains, on pourrait peut-être s'aider.

"Vieux copains ?" Le salaud ! Et il balançait ça comme ça, l'air de rien. Ah ça, il manquait pas d'air, Môssieur le commissaire ! Commissaire de mon cul, oui !

A contrecoeur, j'ai fait une autre colonne et je lui concédé un point, puis je me suis ressaisie du mieux que je pouvais, histoire de pas lui faire savoir que sa petite pique m'avait atteinte.

- Vraiment ? Et comment ça ?

J'y suis plutôt bien arrivée parce qu'il lui a fallu un temps pour répondre. Et moi, j'ai barré mes 4 premiers traits et je me suis accordé le cinquième en toute impartialité.

- Enfin, Liv', on travaille sur la même affaire !

J'ai tracé directement la sixième ligne dans la foulée parce qu'à ça, j'avais la bonne réponse. Et ce n'était ni personnel, ni mensonger.

- Erreur, Aubry. TU travailles sur l'affaire, c'est TOI qui trouves les indices. Nous, on les analyse, c'est tout. On compare à la base de données, on envoie des mails pour se renseigner sur des cas similaires à ceux que tu nous as décrits mais on ne peut rien faire de plus.

Puis j'ai profité d'un léger blanc pour ajouter

- Et on vous a donné tout ce qu'on savait.

Il a étouffé un juron et j'ai levé les yeux au ciel en souriant méchamment : j'avais moi aussi touché juste.

- Ok, Ok, je me suis peut-être trompé, Liv', je croyais que vous en saviez plus que ça.

Cette fois, j'étais redevenue moi-même, sans faux semblants, sans méchanceté, touchée par son honnêteté.

- Non, ce serait contraire aux régulations de la boîte. On est là pour vous aider et tu le sais.

Il a laissé échapper un petit rire embarrassé.

- Ouais, t'as raison, excuse-moi. Je regarde peut-être un peu trop la télé, les films américains, tout ça...

J'ai lâché le bic et je me suis renfoncée dans le fauteuil, heureuse je ne sais pas trop pourquoi d'avoir entendu son rire.

- Tu sais, on a beau avoir des formations à Quantico, le FBI et nous, ça fait deux, ai-je plaisanté.

En une petite phrase, il avait totalement détendu l'atmosphère et j'en oubliais d'être méfiante. Les yeux fermés, la tête contre le dossier du fauteuil, je me balançais, à droite, à gauche, à l'affût de la moindre de ses respirations. Et dire que j'avais pensé ne plus jamais entendre sa voix !

- Et sinon, tout va bien, là-bas ?

Il avait vraiment l'air intéressé et je me suis laissée aller, ça faisait tellement longtemps que je n'avais plus eu l'occasion de parler un peu de moi. Ca me faisait du bien.

On a discuté comme ça pendant un bon quart d'heure, de la pluie, du beau temps, de la vie qu'on menait. Après, je me suis rendue compte qu'il m'avait très peu parlé de sa vie à lui, de sa vie personnelle, en tout cas. Bien sûr, il m'avait expliqué de long en large son boulot à Crémincourt et les relations qu'il entretenait avec les gens là-bas mais rien sur ce qu'il faisait après les heures de service et je n'ai pas abordé le sujet non plus. Je crois qu'inconsciemment, j'avais peur d'apprendre qu'il s'était marié, qu'il avait une famille.

Aubry...

Enfin, quelqu'un est entré dans son bureau, d'après ce que j'ai pu entendre de l'échange qu'ils ont eu, et il a fallu raccrocher.

- Encore merci, Liv', vraiment.

- De rien du tout...vraiment.

Il a ri puis il a laissé passer une minute avant d'ajouter

- Je voulais te dire aussi excuse-moi, Liv'. Excuse-moi pour tout.

Et il savait que je savais de quoi il parlait alors il a raccroché, tout doucement, et moi je suis restée avec dans la main un téléphone vide.

Aubry...

Mes yeux sont tombés presque par hasard sur les colonnes que j'avais remplies. Six points pour moi, un seul pour lui. C'était idiot, d'autant plus qu'avec sa dernière phrase, il venait d'en gagner dix d'un coup.

Merde !

- Olivia, ça va ?

C'était Robert qui me regardait du pas de la porte. J'ai reniflé une fois, deux fois, et je me suis rapidement passé la main sur les yeux.

- Pas de problème, Robert, merci.

Mais Lane n'est pas du style à s'y laisser prendre et il s'est approché de moi, gentiment, comme un père.

- Vous êtes fatiguée, mon petit. Je suis désolé, je ne me rends pas toujours compte de ce que je vous demande de faire. Rentrez chez vous.

Heureuse qu'il se soit fourvoyé sur les raisons de mon spleen, je n'ai pas demandé mon reste et j'ai pris mes affaires.

En fermant mon bureau, je lui ai fait un pauvre sourire.

- Je serai là à 8h demain, reposez-vous aussi. Je me charge des Belges et des Grecs.

Il a hoché la tête et puis a tourné les talons, pensant déjà certainement à autre chose. En le regardant partir, je me suis vaguement fait le pari de le retrouver le lendemain dès 8h, sur le pied de guerre. Il ne m'écoutait jamais, pas plus qu'il ne s'écoutait lui-même, quelquefois.

Ce soir-là, je suis rentrée à la maison. Une maison vide, comme d'habitude. Pas même l'occasion d'avoir un chat avec les missions qu'on me confiait.

Après un tour dans le réfrigérateur, j'ai renoncé à me préparer quoi que ce soit et j'ai appelé "La Pagode Céleste", le chinois du coin.

15 minutes plus tard, tranquillement assise dans mon fauteuil, je visionnais pour la énième fois "Soleil Trompeur" en savourant mon riz cantonais et en me promettant pour la 345ème fois de recommencer ces fichus cours de Russe. J'ai résisté jusqu'à la scène où Oleg Menshikov récite Shakespeare au bord du fleuve puis j'ai pris le téléphone et j'ai rapidement composé le numéro international.

A la 8ème sonnerie, une voix ensommeillée m'a répondu.

- Sabine ? C'est Olivia. Excuse-moi de vous déranger si tard...je pourrais parler à Fred, s'il te plaît.

Il a fallu un certain moment pendant lequel j'ai pu surprendre les remarques acides de ma belle-soeur et les pleurs d'un bébé.

- Allô, Liv' ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu vas bien ?

Si je ne m'étais pas sentie aussi mal, je crois que j'aurais ri.

- Fred, je suis désolée. Devine qui j'ai vu...

De l'autre côté du fil, j'ai entendu mon frère qui s'isolait. Dans l'ancien bureau de papa, sûrement.

- OK, d'abord, calme-toi, p'tite soeur. Tout va bien, je suis là....voi-là...

Mais maintenant que c'était parti, je n'arrivais plus à m'arrêter et je reniflais comme une idiote avec le reste du riz cantonais qui tanguait sur mes genoux.

- Fred...je voudrais être à la maison...



20:23 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |