29/03/2005

Chapitre 5, partie 2

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?!

Les deux hommes échangèrent un regard ennuyé en réalisant que cette partie de l'enquête mènerait certainement une fois de plus à une voie de garage.

- Nous n'en avons malheureusement aucune idée, Monsieur, avoua Leroy avec une sincérité désarmante. Croyez bien que nous ne vous aurions jamais dérangé sans une bonne raison.

L'auditeur parut se calmer légèrement, à la façon qu'il eut de s'affaisser dans son fauteuil et de laisser retomber ses mains sur ses cuisses. Mais la ligne dure des mâchoires toujours serrées trahissait encore la peur qu'avait éveillé en lui le briefing de l'agent. Les yeux dans le vide, Eric Kaulbl semblait être à des années-lumière des deux étranges visiteurs qui étaient venus interrompre ses derniers jours de vacances.

Face à lui, Aubry respectait le silence de l'auditeur, le laissant digérer peu à peu l'amère pilule que le coordinateur d'Interpol et lui avaient emmenée dans leurs bagages.

Pour tromper l'attente, le commissaire laissait traîner son regard dans la pièce, jaugeant d'un oeil de connaisseur les différents volumes encyclopédiques qui garnissaient la bibliothèque, l'agencement disparate des livres et des bandes-dessinées et l'ordre quasi monacal qui régnait dans le salon où le silence n'était maintenant plus rompu que par le tic-tac régulier de la vieille horloge Westminster en chêne. Il apprécia tout particulièrement le mélange éclectique et pourtant savamment dosé d'ancien et de moderne, créant l'atmosphère si particulière qui enrôbe les gens aisés. Un coup d'oeil par la fenêtre lui révéla la sculpture évocative d'une grosse femme. Une "Nana". Niki de Saint-Phalle. Le nom s'imposa à lui immédiatement tandis qu'une réminiscence faisait son chemin :

- Pouah, faisait la voix féminine dans son cerveau. Non, franchement, j'ai beau regarder, chercher, conceptualiser, j'y arrive pas. Pour moi, c'est pas de l'art...c'est un atelier-bricolage papier mâché à la maternelle.

Il pouvait presque entendre réellement le rire qui avait suivi, le sentir crépiter dans sa tête.

Elle s'était tournée vers lui en imitant grossièrement l'expression de la sculpture, volontairement irrespectueuse, avant de l'embrasser.

- J'adore quand tu souris, tu sais ça ? avait-elle demandé, subitement sérieuse, son index suivant le contour de sa bouche.

Même encore maintenant, huit ans plus tard, il éprouvait à nouveau cette sordide sensation de chute et le gonflement de la langue dans sa bouche asséchée.

Il avait voulu lui dire, là, en cet instant bien précis, mais une touriste scandalisée les avait interrompus.

- Vous devriez avoir honte de vous conduire de la sorte, Mademoiselle, avait-elle scandé tout à trac, trop irritée pour trouver la bonne intonation. Niki de Saint-Phalle est une grande artiste. Son travail concernant l'image de la femme dans notre société est...

- de la merde, avait laconiquement coupé la jeune femme, manquant faire s'étouffer l'outragée.

Il était gêné, et désirait partir, tentant d'emmener la jeune femme, mais la touriste avait surenchéri, provoquant un soupir d'exaspération chez son mari.

- C'est honteux, HON-TEUX ! vous n'avez aucun goût, Mademoiselle, vous ne savez pas ce qu'est l'Art ! Regardez ces femmes "à la Rubens", ce...

- Ah non, ça c'est trop fort !

Avec un petit sourire, Aubry se rappela du regard entendu qu'il avait échangé avec le mari de l'autre. Enfin, la plus jeune rompit la discussion.

- Moi, j'aime bien les gens qui se targuent d'être critiques d'Art en récitant l'avis des autres.

Et elle l'avait saisi par le bras, plantant littéralement la touriste sur place.

- "à la Rubens", avait-elle ruminé ensuite. Pauvre conne, va ! Comme si on pouvait comparer Rubens à ces baleines colorées !

Le sourire du policier s'effaça subitement. L'Italie et le "Giardino dei Tarocchi", ça avait fait partie de leurs derniers moments. Après...après, il devait avouer qu'il avait été lâche. S'il avait su...

Le cliquetement du mécanisme le fit sortir de sa torpeur et l'horloge sonna la demie. L'absence du commissaire n'avait pas dû durer plus d'une minute et l'auditeur semblait s'être ressaisi.

Un bruit de pas résonna sur le parquet du hall et une jeune femme soigneusement bronzée fit son apparition dans le salon. A la vue des invités, elle marqua une sorte d'hésitation, fouillant vraisemblablement sa mémoire à la recherche de leurs noms.

- Ah, chérie ! s'exclama avec un peu trop d'empressement l'auditeur en se redressant. Comment va Nassie ?

La femme coula un regard d'incertitude vers les deux hommes, partagée entre curiosité et méfiance, ne comprenant visiblement pas pourquoi son mari avait préféré l'Anglais à l'Allemand.

- Mieux qu'il y a un mois, en tout cas. Ta soeur devrait passer dans l'après-midi et...euh...

Cédant à une subite impulsion, elle revint à sa langue maternelle pour glisser quelques mots à son mari. Le débit avait été trop rapide pour que les policiers puissent saisir la tournure exacte de la phrase mais le ton inquiet et l'attitude tendue se suffisaient à eux-même : elle se demandait ce qu'il se passait.

- Rien de bien grave, ne t'inquiète pas, la rassura Kaulbl en revenant ostensiblement au jargon international afin de ne laisser planer aucun doute sur le profil que devraient adopter les enquêteurs en présence de sa femme. Ces messieurs sont d'Interpol et désiraient recueillir mon témoignage à propos d'un trafic international.

- mais, je...

- Tu sais ce que je suis amené à analyser à la Cour des Comptes, la coupa brusquement son mari, visiblement pressé de clore le sujet. Des failles ont été trouvées dans certains dossiers et...

- tu...tu n'as rien à voir dans ...?

- Non ! Non, évidemment que non, répondit-il rapidement avant d'apaiser ses craintes d'un sourire éloquent.

Aubry appréciait le spectacle en tout bon amateur de théâtre conjugal, au contraire de son collaborateur du moment qui semblait complètement désorienté.

- Encore un qui ne sait pas ce que c'est, la vie de couple, ironisa mentalement le policier.

La jeune femme paraissait se détendre à mesure que le discours de son mari détruisait les derniers remparts de son inquiétude. Enfin, il put lui demander d'aller leur chercher quelques rafraîchissements, ce qui lui octroya juste le créneau nécessaire pour expliquer aux policiers qu'il ne désirait pas mêler sa femme à l'histoire sordide dont ils lui avaient fait part.

- Je ne veux pas l'inquiéter outre mesure, conclut-il d'une voix rauque tandis qu'elle revenait avec un plateau sur lequel trônait une carafe de thé glacé et trois verres. Elle disparut presque immédiatement après les avoir servis, leur laissant les coudées franches.

Leroy soupira et revint à la charge, jugeant visiblement avoir perdu suffisamment de temps.

- Mr Kaulbl, je sais que ça peut vous paraître absurde ou totalement fou mais les faits sont là : quelqu'un a été ou est même encore en possession d'un exemplaire de votre patrimoine génétique et cette personne est en mesure de le reproduire à l'état humain, le foetus que nous avons reçu en étant une preuve tangible.

Il s'accorda un moment de silence afin que l'auditeur puisse digérer l'information et en apprécier toutes les conséquences possibles.

- Avez-vous subi récemment, disons dans les trois dernières années, des interventions chirurgicales au niveau du foie ou de tout autre organe ?

Hébété, Kaulbl secoua la tête.

- Non, je...vous avez vraiment reçu un..un clône ?

La réponse du coordinateur d'Interpol ne lui laissant plus aucun doute, l'auditeur se pencha en avant, les coudes sur les cuisses et se prit la tête entre les mains.

- Je...je ne comprends pas, bégaya-t-il. Pourquoi moi ? qui...? c'est complètement fou...c'est...

Aubry jeta un coup d'oeil vers Leroy, guettant une intervention qui ne venait pas, l'autre compatissant sincèrement à la détresse de l'Allemand.

- Il ne faut pas le laisser ainsi, songeait le policier en maudissant intérieurement l'obstacle que constituait l'emploi d'une langue qu'il ne maîtrisait pas parfaitement. Auraient-ils été face à un francophone que tout ceci se serait déroulé différemment, le commissaire prenant alors les rênes de l'interrogatoire. Ce que les administratifs comme Leroy ignorent, c'est qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud et que laisser à Kaulbl le temps de se poser des questions était non seulement inutile mais également préjudiciable à l'enquête. Un bon témoin est un témoin pris de court.

- Mr Kaulbl, intervint-il dans un anglais correct mais hésitant, répondez à la question, s'il vous plaît. Rien, dans votre dossier médical, ne pourrait correspondre ?

L'homme secoua encore la tête avant de chercher un appui dans les yeux de l'agent d'Interpol

- Je...je ne comprends vraiment pas, je...

- Monsieur Kaulbl, s'interposa à nouveau Aubry, mettant toute son autorité dans l'intonation et forçant l'auditeur à refocaliser son attention sur lui. Aucune brûlure nécessitant de greffe ? Aucune ponction ? Biopsie ?

A chaque fois le malheureux secouait la tête.

- Non, non, non...

Les visiteurs échangèrent un regard désolé avant de changer de tactique.

- Mr Kaulbl, poursuivit Leroy, vous êtes-vous rendu récemment en Italie, à des fins professionnelles ou autres ?

Le commissaire tressaillit à la mention du pays et dut repousser les souvenirs qui lui revenaient en masse depuis ces dernières semaines mais il n'arrivait plus à chasser le mince visage orgueilleux, tel qu'il lui était à nouveau apparu dans l'immeuble du Quai Charles de Gaulle et il sentit à nouveau l'horrible sensation qui l'avait étreint plus de 8 ans auparavant.

Il s'y abandonna un instant, son instinct de flic ayant confirmé son impression première : Kaulbl ne savait rien, ne comprenait rien et ne leur serait d'aucune utilité...

Toutefois, Leroy s'acharnait, traquant l'indice dans les moindres recoins de la mémoire de l'homme.

- Vous êtes sûr, totalement sûr, de n'avoir, à aucun moment, dû subir une intervention médicale, de quelque nature qu'elle soit ?

- Ecoutez, puisque je vous le dis ! s'énervait l'auditeur, désemparé et exaspéré par la situation. Vous n'avez qu'à demander de consulter mon dossier médical, si vous en doutez !

Mi-contrarié, mi-embarrassé, Matthew Leroy se tourna vers le commissaire qui n'écoutait plus que d'une oreille distraite les échanges des deux hommes.

- Vous y comprenez quelque chos, vous ? l'interpella-t-il en Français.

Le policier haussa les épaules.

- C'est vous le spécialiste, non ?

- En théorie, oui. Et l'explication est certainement là, quelque part...mais où ?

- Alors là, mon vieux, c'est pas à moi qu'il faut le demander, soupira Aubry. Chuis qu'un bête flic de province, moi...c'est vous qui avez tenu à ce que je vienne.

- Parce que c'est vous qui avez implémenté l'enquête, commissaire. C'est votre enquête !

Eric Kaulbl les regardait sans comprendre, décontenancé par l'emploi d'une troisième langue dans l'entretien. Aubry lui adressa un piteux sourire, tentant de réduire silencieusement la confusion et l'incompréhension qui habitait l'auditeur.

- Ecoutez, Leroy, on parlera de la responsabilité de l'enquête plus tard. Je crois que, dans l'immédiat, on va peut-être prendre congé de ces gens et les laisser se dépatouiller avec la merde qu'on est venu gentiment leur foutre dans leurs vacances.

Le coordinateur d'Interpol ouvrit de grands yeux et s'apprêta à répondre mais le policier le coupa dans son élan d'un simple geste du menton.

- Mais c'est vrai, regardez-moi ce pauvre type, là. Non seulement il comprend rien à ce qui se passe, mais en plus il commence à se rendre compte que nous non plus, on n'y pige rien. C'est pas un bon plan, ça, mon vieux.

D'un seul coup d'oeil, Leroy vérifia la véracité de la remarque du commissaire et hocha la tête en un signal de départ. Il n'approuvait peut-être pas le franc-parler et le comportement parfois rustre du policier mais il devait convenir que, dans ce cas-ci, son intuition d'homme de terrain se révélait correcte.

Ils prirent donc congé de l'Allemand, Leroy réitérant plusieurs fois les remerciements pour sa coopération. Kaulbl les raccompagna jusque dans l'allée où il s'étonna distraitement de l'absence du véhicule des deux hommes.

- Oh, nous nous sommes garés le long de la rue, Monsieur, répondit l'agent d'Interpol avec douceur, conscient de l'indifférence polie de l'auditeur.

Ils redescendaient vers la rue quand un grand monospace noir s'engagea dans l'allée, ses pneus crissant sur le gravier. Au moment de les croiser, le regard du policier rencontra quatre grands yeux bleus qui l'observaient curieusement de l'arrière de la voiture.

Il ralentit le pas, laissant Leroy le distancer, avant de s'immobiliser complètement et de suivre le trajet du véhicule. Une fragile femme blonde en sortit, immédiatement suivie par les deux enfants, et se précipita vers Kaulbl et sa femme qui, attirée par le bruit du moteur, avait quitté sa retraite.

Le policier eut l'impression d'un déclic. Il se remit en marche, accélérant le pas, et rejoignit Leroy qui l'attendait, assis au volant de la lourde berline allouée par Interpol.



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