18/03/2005

Chapitre 5

De nouvelles dimensions encore....
Une nouvelle enquête ?
Un rapport avec celle d'Aubry ?
 

L'homme quitta son domicile d'El Piamonte le 10 mars 2005 à 7h45 très précises. Comme tous les jours, il vérifia deux fois que la porte d'entrée du vieil immeuble était bien verrouillée avant d'adresser un petit sourire nerveux à l'ancienne concierge qui l'observait, le nez toujours collé à ses fenêtres, dernière séquelle de son existence antérieure. Et, comme d'habitude, la vieille Senora Herjandez, se sentant subitement découverte, battit en retraite derrière les antiques rideaux en fausse dentelle qui pendaient tristement à son châssis.

L'homme haussa les épaules et partit à pas rapides vers la Plaza de Chueca et le métro. Sur le Gregorio, l'enseigne d'une pharmacie indiquait 7°c, ce qui suffit à le faire frissonner. Par automatisme, il rentra au maximum la tête dans ses épaules et releva le col de la fine veste en jean.

Au moment de s'engouffrer dans la bouche béante du métro, il vit les quelques fleurs fânées qui finissaient de mourir sur les marches et il eut soudain la vision, la même qui le poursuivait depuis un an, presque jour pour jour : les cris, les larmes, la panique. Tous ces gens qui couraient en tout sens, et les autres qui ne comprenaient pas encore ce qui se passait, ce qui venait de se passer.

Chueca avait été épargnée mais l'enfer n'était pas passé très très loin. A quelques stations de là, à Atocha. Cette peur qu'il avait traînée jusqu'à ce qu'il soit enfin parvenu à joindre Tomas, jusqu'à ce qu'il ait été rassuré. Et puis, l'incompréhension...ou plutôt le refus de comprendre : ça n'était pas possible, ça n'était pas vrai. Un cauchemar, ce devait être un cauchemar, et il allait se réveiller !

Un passant le bouscula et la vision s'évanouit. Agrippé à la rambarde de métal, il regardait d'un air perdu l'entrée du souterrain et tentait de rassembler sa raison éparse. Enfin, il revint au moment présent : l'année 2004 était loin, très loin. 364 jours derrière lui.

24 minutes plus tard, il atteignait enfin la station Suanzes, à quelques centaines de mètres du but quotidien de son périple madrilène : le 40, Calle Miguel Yuste. Un énorme bâtiment cubique, froid et impersonnel, flanqué d'un parking à barrière pivotante, et ressemblant davantage ,à son humble avis, à un quelconque temple administratif qu'au centre frénétique de l'actualité qu'était en réalité le Quartier Général du El Pais, le plus gros quotidien espagnol.

Simple piéton, l'homme négligea le parking et s'engagea directement dans l'entrée réservée aux visiteurs et pénétra dans une grande salle aménagée de façon symétrique autour d'un comptoir fleuri...et vide. Il sourit, comme à chaque fois : il n'avait jamais vu qui que ce soit utiliser ce comptoir-là, les filles préférant les deux énormes comptoirs qui donnaient sur l'arrière du bâtiment. C'était plus sûr en cas de hold-up...

A part lui, trois réceptionnistes étaient déjà à l'oeuvre, l'une assurant le dispatching téléphonique, coincée dans la partie de la réception la plus proche de l'énorme porte coupe-feu sur laquelle était inscrit en grandes lettres le mot "PRIVADO". Pour décourager les plus entreprenants, une caméra était branchée en permanence, balayant de façon régulière les environs de la porte sur une envergure de 270°, et un lecteur de badges avertissait discrètement les curieux que l'accès était réservé uniquement aux membres du personnel.

Les deux autres présentaient un sourire de convenance aux rares clients matinaux qui s'étaient déplacés et s'enquerraient d'une voix savamment dosée de l'objet de leur visite.

L'homme les dépassa, fouillant la poche intérieure de sa veste

- Eh, Poulette ! Attends-moi ! trompetta une voix au travers de la salle, faisant se retourner la totalité du maigre auditoire.

Etouffant un soupir d'énervement, l'homme suspendit son geste et laissa retomber son bras. Pas besoin de se retourner, il suffisait d'entendre cette voix une seule fois dans sa vie pour s'en souvenir : Camilo Doragas.

- Pffouff, soupira ce dernier en arrivant à hauteur de la porte. C'est lourd, ce truc, t'imagines pas...

Milo Doragas était le préposé aux postes, chargé d'effectuer tous les jours la liaison entre le centre de tri et le "Pais". Seule consigne : ne jamais être en retard, le courrier devant être livré obligatoirement dans les bureaux pour 8h45.

Pas de bol, songea l'interpellé en consultant l'horloge de la réception qui affichait 8h34, puis il reprit le badge dans sa veste et le témoin lumineux passa au vert, signalant aux deux hommes qu'ils pouvaient enfin pénétrer dans le saint du saint du média.

Courtois malgré tout, il laissa passer Doragas devant lui, lui maintenant simplement la porte à bout de bras.

- Merci, ma poule, lui dit l'autre en se précipitant vers le dispatching courrier, le sac de jute tressautant de façon dangereuse sur son épaule.

Pour la seconde fois, il vainquit l'énervement et le dégoût que lui inspirait Milo et décida de ne pas répondre. Il était de notoriété publique que Jorge Moreino était gay, il ne s'en cachait d'ailleurs pas, et il acceptait avec complaisance les plaisanteries que lui balançaient ses collègues mais il n'aimait pas la façon dont certains hommes du groupe lui parlaient. Il n'y avait aucune trace d'humour dans leurs paroles, juste un intense mépris. Et une certaine peur, aussi.

Le plus atteint était très certainement Doragas car Jorge pouvait affirmer sans se tromper que le Milo "en était", lui aussi. Il y aurait mis sa main à couper sans hésiter un seul instant. Mais l'autre n'avait pas encore fait son coming-out et, pire, pensait y voir une infirmité mentale qu'une bonne thérapie pourrait régler. Du coup, il saisissait toutes les occasions qui se présentaient à lui pour décharger sur Jorge le mal-être qu'il ressentait vis-à-vis de lui-même.

- Va te faire déchirer l'anus une bonne fois pour toutes et qu'on n'en parle plus, grinça le jeune homme avant de bifurquer vers son bureau.

Il avait été volontairement vulgaire et sa sortie, quoique discrète, arriva jusqu'aux oreilles d'une des secrétaires commerciales qui s'échinait avec ses découpes près de la photocopieuse.

- Jorge, fais un peu attention à ton langage, le sermonna-t-elle, un grand sourire démentant ses paroles.

- Il me fait chier, ce mec, je te jure, Lena. Il me fait vraiment chier.

La secrétaire eut une grimace de compréhension avant de retourner à ses découpes et Jorge entra enfin dans son bureau. Il fallait maintenant vérifier les mails et les appels du matin.

Vingt minutes plus tard, il se décida à aller chercher le courrier, persuadé qu'à cette heure, Doragas serait occupé ailleurs.

L'édition du matin des plus importants quotidiens internationaux ainsi que celle de leurs concurrents directs l'attendait dans son casier, accompagnée de différents mailings promotionnels, de courriers de clients et de factures à signer.

Assistant du Directeur Commercial, ses fonctions allaient du dépouillage du courrier du service jusqu'au Plan Marketing en passant par différentes études de rentabilité et la revue de presse. Jorge aimait son boulot et s'y donnait à 300%, profitant du caractère coulant de son supérieur pour s'affirmer et prendre des initiatives que tout autre directeur n'aurait pas vues venir d'un bon oeil. Il lui arrivait même de corriger certains articles des journalistes quand ils hésitaient sur les expressions à utiliser et il y avait gagné l'estime de pas mal de personnes de la rédaction. Il ne demandait rien en retour, se contentant de l'amusement de voir ses propres mots dans le journal et, moins puéril, de la place grandissante qu'il prenait au sein de l'entreprise.

Dans l'amas de courrier qui l'attendait se trouvait une simple enveloppe américaine blanche portant l'autocollant "air mail" et laconiquement adressée à la Direction Commerciale. Jose Maria Zapatejo n'étant pas encore arrivé, Jorge réserva la lettre sur le bord de son bureau et s'occupa des affaires pressantes.

A 10h00, Zapatejo téléphona, avertissant son assistant de son absence pour la journée, les affaires l'appelant à l'extérieur.

- Il n'y a rien de particulier ?

- Rien du tout, boss, juste le train-train habituel.

- Ok, je serai joignable sur mon portable si jamais il y a urgence sinon tu filtres, d'accord ?

Jorge leva les yeux au ciel en réprimant un sourire blasé : après deux ans, c'était à croire que Zapatejo se sentait encore obligé de lui expliquer comment faire son boulot.

- Oui, boss, pas de stress. Bonne journée, boss, anonna-t-il en retour, comme un gosse.

De l'autre côté du fil, un léger rire amusé fusa

- ok, j'ai compris, Jorge. Tu sais ce que tu dois faire...Allez, à tout à l'heure.

Et Zapatejo raccrocha.

Un sourire aux lèvres, Jorge allait reprendre le cutter réservé aux revues de presse et s'attaquer au "Publico" quand ses yeux tombèrent sur l'enveloppe qui attendait toujours sur le bureau.

- Merde !

Jorge réfléchit un court instant avant de se décider à décacheter la lettre : si c'était important, mieux valait que le Directeur soit averti immédiatement et, de toute façon, il n'était pas là pour l'ouvrir lui-même.

D'après le cachet de la Poste, elle avait été envoyée de Kaëson, en Finlande. Jorge inséra la lame du coupe papier dans l'interstice laissé libre et le fit glisser d'un coup sec.

Une photo et un bristol taché s'échappèrent de l'enveloppe éventrée.

Intrigué, Jorge prit le bristol sur lequel figurait seulement la phrase : "Cead Mile Failte". Le papier était en très mauvais état et montrait de grosses trace brunâtres ressemblant à de la teinture d'iode séchée.

Ce ne fut que lorsqu'il prit la photo que Jorge comprit que ce n'était pas de la teinture d'iode qu'il y avait sur le bristol...et qu'il fallait avertir immédiatement la police.

Sur papier glacé, s'étalait la photo d'un homme au regard vide, très certainement sous l'emprise d'un quelconque tranquillisant. Il tenait devant lui l'édition du jour du "El Pais", montrant ostensiblement la date, l'une de ses mains réduite à un moignon sanguinolent...



00:50 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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