11/03/2005

Chapitre 4 : la suite

Dans le bureau désormais silencieux du commissaire, Antoine Loriot se gardait bien de toute intervention. Le "petit", comme il disait, semblait plongé dans une intense réflexion et, à son air tourmenté, le professeur reconnaissait la signature des vieilles histoires.

Assis sur l'une des deux chaises réservées aux visiteurs et grattant d'une main distraite la truffe de Bundy, il examinait minutieusement la pièce allouée à celui qui aurait pu être son fils.

C'était un bureau sans véritable forme de vie, une sorte de grand placard aux murs blancs, doté de deux minuscules fenêtres comme celles que l'on voit dans les entresols et dont les non moins minuscules jalousies devaient faiblement laisser passer la lumière du jour. En dessous de ces fenêtres et derrière le bureau du policier se trouvait un carré de frigolite sur lequel était collé une carte du département, elle-même parsemée d'épingles de diverses couleurs.

Une armoire à panneaux glissants, deux commodes du même type et un bureau en "L" flanqué d'un ordinateur à écran LCD venaient compléter l'installation et, mis à part les quelques bics, feuilles volantes et le cendrier débordant de mégots, tout paraissait aseptisé. Trop neuf, trop net.

Un buzz provenant d'un renfoncement que Loriot n'avait pas remarqué fit sursauter le commissaire et Bundy, qui salua le retour à la vie de l'homme par un court aboiement, avant de forcer à nouveau les caresses de son maître.

- 'scuse-moi, marmonna le policier en se levant lourdement.

Le vieil homme hocha la tête et, optant pour la patience, suivit des yeux son ami jusqu'à la minuscule pièce qu'il venait de découvrir. Un bruit de papier déchiré se fit entendre presque immédiatement et le commissaire ressurgit de sa cachette.

- Encore rien, toujours rien, jamais rien, maugréa ce dernier en jetant au papier un regard de dégoût avant de le rouler en boule et de l'envoyer valser dans la poubelle qui flanquait la porte d'entrée.

Loriot laissa poindre un léger sourire : BUT ! Le petit devait avoir l'habitude des communications infructueuses.

- Pas mal, ta nouvelle piaule, dit-il faute de meilleur préambule. Un peu spartiate à mon goût, mais sympathique.

- Mouais. J'aime pas les babioles. Ca prend de la place. Et puis c'est pas une annexe à mon appart, ici : c'est le boulot.

Le professeur hocha à nouveau la tête tandis que l'autre se rasseyait, faisant crier le skaï sous son poids. De nouveau, Bundy dressa la tête, l'attention immédiatement attirée par le bruit, mais resta silencieux.

- Tu promenais le clebs ?

- Non, j'allais au marché chercher une livre de beurre, ironisa le vieillard. Evidemment que je promenais le chien. Qu'est-ce que tu voudrais que je foute dehors à c't'heure-ci si c'était pas pour permettre à l'autre de faire siffler son canari ?

Le policier lâcha un semblant de rire et secoua la tête.

- Tu changeras jamais, Antoine.

- Le jour où je perdrai mon humour, petit, c'est qu'il sera temps pour moi que la faucheuse débarque, énonça, pince-sans-rire, Loriot en levant un doigt doctoral.

- Mouais, le jour où tu t'énervras plus aussi.

- C'est ça, tu peux railler, Aubry. Tout ça parce que, parfois, j'ai tendance à être un peu impulsif.

Cette fois, le policier éclata franchement de rire.

- Arf ! Ouais, mais toujours aussi modeste !

Le vieil homme lui sourit gentiment, le triomphe humble : ça y est, il l'avait décoincé un peu !

- Bon, qu'est-ce que tu viens chercher dans mon fief ? embraya Aubry après avoir recouvré son sérieux.

- Mais toi, fiston. Je passais par là, avec Bundy, et on s'est dit que ce serait pas une mauvaise idée de rendre visite à notre vieux copain. Hein, le chien ?

Conscient de l'attention qui se focalisait tout à coup sur lui, l'animal secoua une queue guillerette.

- wrouf..

- Ah ! Tu vois !

Le commissaire, amusé, acquiesça en souriant. En bon flic, il sentait les efforts déployés par le vieux professeur pour le faire sortir de sa torpeur et il lui en était reconnaissant.

- En fait, avoua Loriot, Zé s'inquiétait un peu pour toi. Elle se demandait si tu ne voulais pas venir manger à la maison, un de ces soirs.

"Un de ces soirs". Le sourire du policier s'élargit d'un bon centimètre: c'était l'expression consacrée pour "ce soir", dans le langage courant du vieillard.

Aubry faillit refuser tout de go, par habitude, parce qu'il avait du travail, parce que les soirées chez les Loriot s'éternisaient jusqu'à une heure indue, à cause de l'insomnie chronique des deux époux, et parce qu'il avait un frigo rempli de victuailles chez lui et personne pour les manger. Puis il réfléchit et se rendit compte qu'il avait en réalité le choix entre une soirée avec des personnes chaleureuses, qu'il considérait un peu comme des parents adoptifs, et une maison vide depuis qu'Erna avait pris la porte, deux semaines plus tôt. Aussi accepta-t-il l'offre à la condition sine qua non d'être chargé des boissons, ce que Loriot approuva, les yeux pétillants.

Sur le chemin du pavillon, les mains fourrées dans ses poches et l'oeil toujours rivé sur le chien qui gambadait, le professeur, dévoré par la curiosité, ne put se retenir de questionner le commissaire.

- Et...euh...Erna, t'as des nouvelles ?

Sans oser le regarder, le vieillard déduit, au choc des bouteilles de vin dans le sac plastique, que l'autre avait haussé les épaules.

- Nan. Mais j'ai eu sa soeur au téléphone. Il paraît qu'elle l'a quand même fait, pour finir.

Loriot sentit un désagréable frisson lui courir sur l'échine.

- Merde ! Je ne comprends pas ce qui peut leur passer par la tête pour faire ça. Enfin, je veux dire, c'est pas comme si on parlait de se faire percer les oreilles, d'aller en vacances ou une connerie du genre. C'est d'un gosse qu'il s'agit, bordel !

- De mon gosse, en l'occurence, le coupa Aubry d'un ton sec.

La conversation mourut quelques minutes, durant lesquelles le vieil homme rappela à l'ordre Bundy deux ou trois fois.

- Je sais que c'est dingue, reprit le commissaire, mais c'est comme ça. Il paraît que c'était pas le bon moment, que c'était une erreur, que c'était trop tôt...et que c'était pas bon pour son avenir professionnel.

- Ah...mais euh...et toi, là-dedans ?

Ils arrivaient maintenant en vue de la maison et on distinguait, au travers des rideaux translucides, la silhouette de Zélia qui s'employait au repas du soir. De la musique leur parvenait également et le vieil homme reconnut avec nostalgie "Emmène-moi danser ce soir", une vieille chanson de Michèle Torr, sa chanteuse favorite, accompagnée à présent par la voix maladroite de la vieille femme.

- Bah, tu sais, c'est que c'était pas la bonne. Je veux dire, une gonzesse qui se fait avorter parce qu'elle trouve que c'est "trop tôt" alors que ça fait plus de cinq ans qu'on vit ensemble, c'est qu'elle est pas faite pour moi.

Les deux hommes s'arrêtèrent sur le trottoir opposé à la maison et Loriot leva la tête pour plonger un regard incisif dans celui de son compagnon. Il n'y trouva qu'une réelle indifférence et, satisfait, lui posa une main apaisante sur le bras.

- Tu as raison, petit. La vie vaut pas la peine qu'on la perde à courir derrière une conne.

Le policier lui serra la main en retour, un geste d'intime complicité entre les deux hommes qui rappela au vieillard le manque qu'avait représenté pour son couple l'absence d'enfants et l'envie d'en avoir eu un comme celui-ci.

Emu, il se râcla la gorge avant d'enchaîner:

- Allez, va, pense plus à ça, fiston, et dépêchons-nous, sinon Zé va nous engueuler.

Toutefois, au moment où ils se débarrassaient dans l'entrée, il aborda l'autre sujet qui le titillait

- Dis-moi, tu avais l'air vachement emmerdé, tout à l'heure. C'est...euh...c't'à cause de cette histoire de foetus ?

Cette fois, et peut-être parce qu'il se sentait bien dans cette maison, le policier ne nota pas l'intérêt voilé par la question.

- Pas vraiment, non. D'ailleurs, je ne sais même pas si on arrivera à quelque chose, avec cette enquête.

- Ah...

- Antoine ?

- Mmmoui ?

- T'as...euh...t'as jamais eu l'impression que ton passé revenait te hanter, parfois ?

Penché sur les bottes qu'il retirait, Loriot sentit le rouge lui monter aux joues et espéra qu'Aubry ne remarquait pas les cheveux qui se dressaient sur sa nuque.

- Ben...euh...qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Le commissaire haussa les épaules

- Nan, c'est rien, laisse tomber. J'ai eu une vieille connaissance au téléphone tout à l'heure et ça m'a fait un drôle d'effet, c'est tout.

Le professeur soupira en silence, brusquement soulagé.

- Une ex ?

- Si on veut.

- Je comprends. N'aborde pas ce sujet avec Zé, s'il te plaît, sinon elle va encore me tomber dessus avec cette vieille histoire de Nadine Fremont, conseilla le vieil homme en lui adressant un clin d'oeil.

- Non, mais, tu comprends ça, toi, reprit-il après quelques secondes, hilare, ça fait plus de cinquante ans qu'on est mariés et elle arrive encore à me faire des crises de jalousie sur une fille que j'ai vu deux semaines dans ma vie.

A ce moment, une voix s'éleva dans la pièce annexe, mi-amusée, mi-sérieuse.

- Encore en train de parler de cette traînée, Loriot ?

Les deux hommes échangèrent un regard amusé et le vieil homme leva les mains au ciel en articulant

- Qu'est-ce que j'avais dit.

Ensuite ils passèrent dans la salle à manger où Zélia les attendait, un pot-au-feu encore frissonnant dans la casserole.

En l'embrassant sur la tempe, comme d'habitude, Aubry sentit ses soucis s'envoler : il allait passer une agréable soirée. Enfin.



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