04/03/2005

Chapitre 4

Je revenais juste d'une réunion avec Robert quand le téléphone a sonné. J'ai failli ne pas répondre, j'étais crevée et je n'avais qu'une seule envie, c'était d'enfin pouvoir rentrer chez moi, mais l'autre insistait alors j'ai pensé que c'était peut-être ma belle-soeur et qu'il y avait eu un problème avec Fred...et j'ai décroché.

Evidemment, je ne m'attendais pas du tout à ça et je suis littéralement tombée sur ma chaise quand j'ai entendu sa voix.

- Liv' ?

- Aubry...

J'avais à peine fini de prononcer son nom que je m'en voulais déjà. Merde de merde de merde ! Et dire que j'avais passé des nuits entières à répéter au cas - presque improbable - où ça arriverait. Je me l'étais dit et redit au moins mille fois : je resterais stoïque, à la limite de l'indifférence, parfaitement polie. En bref, je lui ferais comprendre dès le début qu'il ne s'était jamais rien passé.

Et voilà que ça arrivait enfin, il m'appelait et moi - bardaf ! - comme une conne, tout ce que j'arrivais à faire c'était m'affaler et perdre mes moyens. Tout ça parce que cette crapule daignait m'appeler !

Il a attendu un bon cinq minutes avant de continuer, cinq minutes pendant lesquelles, moi, j'étais en pleine effervescence. On a beau dire mais dans ces cas-là, tu as beau avoir tourné et retourné la question dans tous les sens et t'être dit que t'étais prête à toutes les éventualités, tu n'arriverais plus à épeler ton nom même si ta vie en dépendait.

- Euh...ben...je voulais juste savoir comment...enfin...prendre de tes nouvelles, quoi.

Là, j'ai quand même eu ma petite victoire parce qu'il m'a semblé qu'il était aussi mal à l'aise que moi. En fait, je crois qu'il n'avait pas prévu que je serais encore au boulot à cette heure-là et ça m'a presque fait sourire....on voyait bien qu'il ne connaissait pas mon boss.

Je me suis secouée : j'avais l'avantage, à moi d'en profiter.

- Bonsoir, Aubry.

Le ton que je voulais indifférent sonnait plus tendu et nerveux qu'autre chose, toutefois il n'a pas paru s'en rendre compte et j'ai pu me compter un point de plus. J'ai pris un bic et j'ai tracé deux barres verticales sur mon sous-main.

- Ca fait un bail, hein ? Enfin, je veux dire, tu y es arrivée, en fin de compte. C'est chouette.

Je ne comprenais pas exactement de quoi il parlait mais j'ai préféré faire comme si et j'ai simplement répondu que oui, j'y étais arrivée....et j'ai tracé une troisième barre à côté des autres.

- Et toi ?

- Bah, tu sais ce que c'est, hein. Après la fac, j'ai passé le concours de commissaire...et voilà. Affecté à Crémincourt. C'est un bled paumé mais au moins c'est tranquille. Enfin, ça l'était. Tu connais la suite, les foetus, tout ça.

- Ouais, sale affaire ai-je approuvé en tâchant qu'il ne surprenne pas le sourire que j'avais dans la voix.

Et j'ai appuyé une fois encore la pointe du bic sur le sous-main : fast talk, ça méritait au moins un point de plus.

- Clairement, sale affaire. C'est pour ça aussi que je t'appelais, en fait.

Tu m'étonnes ! Je crois que je pourrais compter sur...aucun doigt de la main, en fait, les fois où Aubry m'a appelée "comme ça, juste pour voir".

Quand j'ai répondu, je n'ai pas eu à me forcer car mes intonations étaient clairement froides et impersonnelles.

- Ah bon, et pourquoi ça ?

- Ben, je me suis dit que comme on était de vieux copains, on pourrait peut-être s'aider.

"Vieux copains ?" Le salaud ! Et il balançait ça comme ça, l'air de rien. Ah ça, il manquait pas d'air, Môssieur le commissaire ! Commissaire de mon cul, oui !

A contrecoeur, j'ai fait une autre colonne et je lui concédé un point, puis je me suis ressaisie du mieux que je pouvais, histoire de pas lui faire savoir que sa petite pique m'avait atteinte.

- Vraiment ? Et comment ça ?

J'y suis plutôt bien arrivée parce qu'il lui a fallu un temps pour répondre. Et moi, j'ai barré mes 4 premiers traits et je me suis accordé le cinquième en toute impartialité.

- Enfin, Liv', on travaille sur la même affaire !

J'ai tracé directement la sixième ligne dans la foulée parce qu'à ça, j'avais la bonne réponse. Et ce n'était ni personnel, ni mensonger.

- Erreur, Aubry. TU travailles sur l'affaire, c'est TOI qui trouves les indices. Nous, on les analyse, c'est tout. On compare à la base de données, on envoie des mails pour se renseigner sur des cas similaires à ceux que tu nous as décrits mais on ne peut rien faire de plus.

Puis j'ai profité d'un léger blanc pour ajouter

- Et on vous a donné tout ce qu'on savait.

Il a étouffé un juron et j'ai levé les yeux au ciel en souriant méchamment : j'avais moi aussi touché juste.

- Ok, Ok, je me suis peut-être trompé, Liv', je croyais que vous en saviez plus que ça.

Cette fois, j'étais redevenue moi-même, sans faux semblants, sans méchanceté, touchée par son honnêteté.

- Non, ce serait contraire aux régulations de la boîte. On est là pour vous aider et tu le sais.

Il a laissé échapper un petit rire embarrassé.

- Ouais, t'as raison, excuse-moi. Je regarde peut-être un peu trop la télé, les films américains, tout ça...

J'ai lâché le bic et je me suis renfoncée dans le fauteuil, heureuse je ne sais pas trop pourquoi d'avoir entendu son rire.

- Tu sais, on a beau avoir des formations à Quantico, le FBI et nous, ça fait deux, ai-je plaisanté.

En une petite phrase, il avait totalement détendu l'atmosphère et j'en oubliais d'être méfiante. Les yeux fermés, la tête contre le dossier du fauteuil, je me balançais, à droite, à gauche, à l'affût de la moindre de ses respirations. Et dire que j'avais pensé ne plus jamais entendre sa voix !

- Et sinon, tout va bien, là-bas ?

Il avait vraiment l'air intéressé et je me suis laissée aller, ça faisait tellement longtemps que je n'avais plus eu l'occasion de parler un peu de moi. Ca me faisait du bien.

On a discuté comme ça pendant un bon quart d'heure, de la pluie, du beau temps, de la vie qu'on menait. Après, je me suis rendue compte qu'il m'avait très peu parlé de sa vie à lui, de sa vie personnelle, en tout cas. Bien sûr, il m'avait expliqué de long en large son boulot à Crémincourt et les relations qu'il entretenait avec les gens là-bas mais rien sur ce qu'il faisait après les heures de service et je n'ai pas abordé le sujet non plus. Je crois qu'inconsciemment, j'avais peur d'apprendre qu'il s'était marié, qu'il avait une famille.

Aubry...

Enfin, quelqu'un est entré dans son bureau, d'après ce que j'ai pu entendre de l'échange qu'ils ont eu, et il a fallu raccrocher.

- Encore merci, Liv', vraiment.

- De rien du tout...vraiment.

Il a ri puis il a laissé passer une minute avant d'ajouter

- Je voulais te dire aussi excuse-moi, Liv'. Excuse-moi pour tout.

Et il savait que je savais de quoi il parlait alors il a raccroché, tout doucement, et moi je suis restée avec dans la main un téléphone vide.

Aubry...

Mes yeux sont tombés presque par hasard sur les colonnes que j'avais remplies. Six points pour moi, un seul pour lui. C'était idiot, d'autant plus qu'avec sa dernière phrase, il venait d'en gagner dix d'un coup.

Merde !

- Olivia, ça va ?

C'était Robert qui me regardait du pas de la porte. J'ai reniflé une fois, deux fois, et je me suis rapidement passé la main sur les yeux.

- Pas de problème, Robert, merci.

Mais Lane n'est pas du style à s'y laisser prendre et il s'est approché de moi, gentiment, comme un père.

- Vous êtes fatiguée, mon petit. Je suis désolé, je ne me rends pas toujours compte de ce que je vous demande de faire. Rentrez chez vous.

Heureuse qu'il se soit fourvoyé sur les raisons de mon spleen, je n'ai pas demandé mon reste et j'ai pris mes affaires.

En fermant mon bureau, je lui ai fait un pauvre sourire.

- Je serai là à 8h demain, reposez-vous aussi. Je me charge des Belges et des Grecs.

Il a hoché la tête et puis a tourné les talons, pensant déjà certainement à autre chose. En le regardant partir, je me suis vaguement fait le pari de le retrouver le lendemain dès 8h, sur le pied de guerre. Il ne m'écoutait jamais, pas plus qu'il ne s'écoutait lui-même, quelquefois.

Ce soir-là, je suis rentrée à la maison. Une maison vide, comme d'habitude. Pas même l'occasion d'avoir un chat avec les missions qu'on me confiait.

Après un tour dans le réfrigérateur, j'ai renoncé à me préparer quoi que ce soit et j'ai appelé "La Pagode Céleste", le chinois du coin.

15 minutes plus tard, tranquillement assise dans mon fauteuil, je visionnais pour la énième fois "Soleil Trompeur" en savourant mon riz cantonais et en me promettant pour la 345ème fois de recommencer ces fichus cours de Russe. J'ai résisté jusqu'à la scène où Oleg Menshikov récite Shakespeare au bord du fleuve puis j'ai pris le téléphone et j'ai rapidement composé le numéro international.

A la 8ème sonnerie, une voix ensommeillée m'a répondu.

- Sabine ? C'est Olivia. Excuse-moi de vous déranger si tard...je pourrais parler à Fred, s'il te plaît.

Il a fallu un certain moment pendant lequel j'ai pu surprendre les remarques acides de ma belle-soeur et les pleurs d'un bébé.

- Allô, Liv' ? Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu vas bien ?

Si je ne m'étais pas sentie aussi mal, je crois que j'aurais ri.

- Fred, je suis désolée. Devine qui j'ai vu...

De l'autre côté du fil, j'ai entendu mon frère qui s'isolait. Dans l'ancien bureau de papa, sûrement.

- OK, d'abord, calme-toi, p'tite soeur. Tout va bien, je suis là....voi-là...

Mais maintenant que c'était parti, je n'arrivais plus à m'arrêter et je reniflais comme une idiote avec le reste du riz cantonais qui tanguait sur mes genoux.

- Fred...je voudrais être à la maison...



20:23 Écrit par CSI | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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