25/01/2005

Chapitre 1

Le lendemain mardi, le commissaire, surmontant sa répulsion, se rendit au domicile de l’un de ses plus vieux amis, Antoine Loriot, jadis médecin et aujourd’hui détenteur hirsute et enragé d’une chaire à l’institut de criminologie du Nord-Pas de Calais, à la plus grande joie de ses étudiants. Le policier l’avait appelé le matin même, à court d’idées.

La porte du pavillon s’ouvrit au moment où le commissaire coupait le contact et une énorme boule de fourrure jaillit dans le jardin, suivie cahin-cahan par un bonhomme tout aussi dépenaillé qui hurlait de toute la force de ses poumons

- BUNDY !!! Nom de Dieu, chien d’imbécile, tu vas venir ici, oui !!!!

Le policier sentit un léger sourire poindre. Le premier depuis l’arrivée de cette chose.
Il n’y avait que Loriot pour donner à un chien le nom d’un criminel célèbre. Une sorte de pied de nez en quelque sorte, comme si le vieux professeur voulait casser le mythe.
Le chat, lui, s’appelait Mesrine…

Une demi-heure plus tard, ils étaient attablés autour d’une pagaille de photos que la délicate Mme Loriot évitait soigneusement de regarder. De l’autre côté de la table, elle s’échinait à nettoyer les cuivres de la cuisine.

- Et tu me dis que ces trucs ont été envoyés par Fedex ?

- DHL, le corrigea tranquillement sa femme en versant un peu de Sydol sur son chiffon.

- Mouais, DHL, reprit Loriot en lui lançant un regard noir. C’est dingue, ça ! Et y z’ont rien remarqué, ces crétins-là?

Le commissaire secoua la tête.

- Non. On a interrogé le siège de Châlon, ce matin. Le gars qu’on a eu au téléphone a passé une heure à nous expliquer qu’ils n’étaient pas censés ouvrir les colis, que c’était un crime passible de prison et que, si on savait le nombre de choses que les gens s’envoient par courrier express, les flics créeraient une unité spécialement affectée à ça. Et puis, si ça avait dû être fait, ç’aurait été à Munich et pas ici…

- Le baratin habituel, quoi. Mais merde, Aubry ! le gars qui a fait ça a bien dû dire quelque chose, quand même ! Ah, ça me tue, ça ! Un mec débarque à La Poste, il te sort un fœtus de dessous les fagots et c’est normal ! Pas une seule petite question du connard de préposé aux colis !
Il donna un grand coup de poing sur la table. Zelia, sa femme, continuait à frotter. Imperturbable.

- Antoine…

- Et le formol ! Il a bien dû dire quelque chose, sur le formol ! C’est toxique ! Il a du donner des instructions particulières, remplir un formulaire, n’importe quoi !

- Antoine…

- Mais non, rien ! Encore un peu, on s’extasie. Oh, quel joli petit têtard vous avez là, il nage bien pour son âge ! Non mais ! On les sort d’où, à La Poste ?
Antoine s’emportait de plus en plus, nourrissant lui-même sa colère, l’entretenant et la laissant délicatement mûrir. C’était sa façon d’être. Il fallait s’y habituer.

Et Zélia, entre deux casseroles, rectifiait doucement :

- DHL, chéri, DHL …

C’était toujours le même scénario. Depuis le temps, le policier ne s’y laissait plus prendre. Il régnait comme une alchimie secrète entre les époux Loriot, un accord tacite. Elle était impassible, lui sanguin. Il avait besoin de ses colères pour réfléchir tandis qu’elle trouvait le petit détail qui le mettait en rogne. Au début, ça impressionnait, ce petit bonhomme qui s’excitait, rugissait, jurait. Puis on s’y faisait : même le chien, ça ne l’effrayait plus.

Attendant que l’orage passe, le commissaire se plongea de nouveau dans l’étude des photos. D’après le légiste, le fœtus devait être « âgé » -si tant est que ce terme pouvait convenir - de 4 semaines tout au plus et était bel et bien d’origine humaine. Réprimant une grimace de répulsion, le policier saisit le gros-plan de ce qui aurait dû être la nuque de l’enfant.

Il est très ardu de graver quoi que ce soit sur l’épiderme en construction à ce stade de l’évolution, ainsi que l’avait confirmé l’expert, et celui qui avait fait ça avait dû rencontrer de sérieuses difficultés….et avoir accès à du matériel de qualité car les contours de la lettre se dessinaient suffisamment bien pour que l’on distingue un « R », à moins que ça ne soit un « B ».

A côté de lui, le vieux professeur vociférait toujours, glapissant contre la terre entière en général et sa femme en particulier, qui s'était étrangement animée. Au milieu du flot ininterrompu, elle laissa échapper quelques mots qui ne laissèrent pas d'intriguer le policier :

- Je ne veux pas que ça recommence, Antoine. Pas ça !

Puis elle disparut dans le hall et les deux hommes purent entendre une porte claquer à l'étage quelques instants plus tard.

Embarrassé, Loriot se racla la gorge et tenta de s'intéresser à nouveau aux photos qui jonchaient encore la table.

- Antoine, s'enquit doucement le commissaire, ahuri. Qu'a-t-elle voulu dire ?

Le regard toujours braqué sur la porte par laquelle Zelia s'était enfuie, il ne vit pas le voile de tristesse et d'impuissance qui passa sur le visage de son ami.

- Oh, une vieille histoire. Il y a longtemps, quand j'étais encore sur la brèche.

C'était ainsi qu'il définissait ses années de pratique médicale, durant lesquelles il avait été de nombreuses fois appelé sur des lieux de meurtres ou suicides, les généralistes endossant alors la blouse de légiste.

- Aucun rapport avec ça, de toute façon, conclut-il. Revenons plutôt à ta visite. Une sale affaire, si tu veux mon avis. Est-ce qu'il y a d'autres indices, à part cette….euh….boucherie ?

- Pas vraiment : aucune empreinte valable, des fibres en nombre certes important mais absolument pas traitables. Trop banales ! Merde ! Rugit-il, Pourquoi nous ? Pourquoi ça ?

Le professeur détacha son regard des photos et le porta sur son jeune ami. Pour l'une des premières fois de sa vie, le policier n'arrivait pas à comprendre l'objectif du criminel et se sentait profondément impuissant, presque inutile. La seule chose raisonnable qu'il lui restait à faire était d'attendre, et il détestait ça.

- Aubry….est-ce que Cullier ?

- Oui, le juge a fait ce qu'il fallait : une demande a été introduite auprès du fichier central et d'Interpol pour rechercher des cas similaires mais il nous faudra attendre encore quelques jours avant d'avoir les résultats. Je ne comprends pas, avoua-t-il au bout de quelques instants, je ne comprends vraiment pas ce qui peut motiver un tel geste, Antoine.

Le vieillard haussa les épaules en soupirant.

- Certaines choses ne méritent pas d'être comprises, si tu veux mon avis.

 

Un quart d'heure plus tard, le commissaire quittait le pavillon des Loriot, emportant avec lui le maigre dossier qu'il avait apporté.

En le regardant s'éloigner, au travers des voiles du salon, l'ancien médecin secoua la tête. Son cœur battait inhabituellement vite et il sentait comme un arrière-goût métallique dans la bouche.

- Antoine, risqua Zelia derrière lui, tu crois vraiment que c'est une coïncidence ?

- J'espère, Lia, j'espère, lui répondit-il sans conviction.



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Commentaires

happy.. ...que l'expert soit d'accord avec lui ;)

Écrit par : cortexxx | 26/01/2005

Happy... ...qu'un expert joue avec nous ;o)

Écrit par : CSI | 26/01/2005

* Oh que je suis impatiente de lire la suite !! Le professeur Loriot semble cacher des choses ...
Les foetus viennent-ils peut-être d'une clinique d'avortements peu scrupuleuse ?

Écrit par : Tartine | 27/01/2005

Impossible...!? Salut,
J'écris aussi un roman, et n lisant ce chapitre, je me demande si, à 4 semaines, c'est possible, vu la taille du feotus, de graver une letrte, sur la nuque du ftur enfant...????

Écrit par : Papillon | 11/12/2007

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